Comment les premiers chrétiens ont-ils renversé la culture de mort qui régnait dans l’empire romain ? Et pourquoi c’est important aujourd’hui.
Vers l’an 1 avant Jésus-Christ, pendant l’été, quelque part en Égypte, un homme écrit à sa femme et glisse, au détour d’une lettre affectueuse, cette phrase glaçante : « Si tu accouches, si c’est un garçon, laisse-le vivre ; si c’est une fille, expose-la. » Cette affirmation, inscrite sur un papyrus retrouvé dans les sables d’Oxyrhynchos (Égypte), n’avait pourtant rien d’extraordinaire pour l’époque. Elle résume à elle seule le fonctionnement d’un système qui reposait sur la culture de mort : celui de l’Empire romain.
Dans la Rome antique, la vie d’un nouveau-né n’avait de valeur que celle que son père voulait bien lui accorder. Le droit romain reconnaissait au pater familias une puissance absolue sur sa descendance : un enfant n’existait légalement qu’à partir du moment où son père le levait du sol pour le reconnaître. S’il refusait ce geste, l’enfant était « exposé », c’est-à-dire abandonné sur une route, dans une décharge ou au bord d’un fleuve.
Papyrus retrouvé dans les sables d’Oxyrhynchos (Égypte)
Plus largement dans l’Antiquité, le sort des nouveau-nés était incertain : Aristote recommandait de ne pas élever les enfants difformes. Sénèque comparait l’élimination des nourrissons malades à la mise à l’écart des brebis galeuses. Personne, dans le monde philosophique ou religieux de l’époque, n’y trouvait vraiment à redire.
C’est dans ce monde-là qu’une poignée de chrétiens, minorité sans pouvoir ni prestige, va introduire une idée radicalement nouvelle et révolutionnaire : tout être humain, même le plus petit et le plus fragile, possède une dignité inconditionnelle. Cette dignité ne repose ni sur son utilité, ni sur la volonté de ses parents. Mais elle est fondée sur l’image de Dieu qu’il porte en lui, l’imago Dei de la Genèse.
Vers l’an 100, le texte de la Didachè ordonne explicitement :
« Tu ne tueras pas l’enfant par avortement, et tu ne le feras pas mourir une fois né. »
Mais les chrétiens ne se contentèrent pas d’affirmations et de condamnation morale. Ils agissaient pour la vie en parcourant les dépotoirs de Rome pour recueillir les nourrissons abandonnés. Les porches d’église devenaient des lieux d’accueil. Des évêques faisaient pression sur les empereurs pour changer les lois, constituant par là un des premiers exemples de « lobbying » éthique (le terme est anachronique bien sûr) dans l’histoire occidentale.
Les similitudes avec le monde d’aujourd’hui sont frappantes et elles doivent nous remplir d’espérance, car c’est grâce à la poignée insignifiante de chrétiens du premier siècle que la « culture de mort » du monde romain a pris fin quelques siècles plus tard.
Qui étaient ces hommes et ces femmes ? Qu’ont-ils vraiment changé ? Quelles leçons pouvons-nous tirer aujourd’hui ?
Le règne de la culture de mort dans le monde romain.
Pour comprendre ce que les premiers chrétiens ont changé, il faut d’abord mesurer l’ampleur de la situation dans laquelle ils étaient.
La Rome antique n’était pas une civilisation barbare au sens où nous l’entendons. C’était une civilisation brillante, philosophiquement sophistiquée, dotée d’un droit élaboré. Mais ce degré de sophistication côtoyait justement la barbarie : la mise à mort des nouveau-nés était légale et régulièrement pratiquée, on pouvait contempler des gladiateurs se faire massacrer dans les arènes. La mise à mort faisait partie de la culture romaine.
L’enfant qui n’existe pas encore
Un nouveau-né romain n’était pas une personne. Il le devenait, ou pas, selon la décision souveraine de son père. Le pater familias disposait de ce que les juristes appelaient la vitae necisque potestas : la puissance de vie et de mort sur sa descendance. Le rituel était simple et brutal : à la naissance, la sage-femme déposait l’enfant sur le sol. Si le père le levait, il le reconnaissait et l’accueillait dans la famille. S’il se détournait, l’enfant était exposé et déposé dans un lieu public dans l’espoir qu’un passant le recueille, ou simplement abandonné à la mort.
Les filles étaient exposées bien plus souvent que les garçons. Les enfants handicapés, presque systématiquement. Les enfants nés hors mariage, selon le bon vouloir de leur père naturel. Le papyrus d’Hilarion n’est pas une anomalie : les archives égyptiennes de l’époque en regorgent. Une étude des inscriptions funéraires de plusieurs cités romaines a montré des ratios hommes-femmes tellement déséquilibrés qu’ils ne s’expliquent que par une élimination massive des filles à la naissance.
Scène d’accouchement : monument funéraire de la sage-femme Scribonia Attica (musée archéologique d’Ostie, Italie)
Aucune voix de l’Antiquité ne s’est élevée contre ces pratiques
Le plus troublant, peut-être, est que les plus grands esprits de l’Antiquité non seulement toléraient cette pratique, mais la recommandaient. Aristote, dans sa Politique, est explicite : « Pour distinguer les enfants qu’il faut abandonner, et ceux qu’il faut élever, il conviendra de défendre par une loi de prendre jamais soin de ceux qui naîtront difformes. » (Politique, chap. XIV, §10)
Il préconise même de fixer par la loi le nombre maximum d’enfants qu’une famille peut garder, les autres devant être avortés avant de prendre conscience, ou exposés. Platon, dans la République, envisage lui aussi une régulation des naissances par l’État, en éliminant les enfants issus de parents jugés inférieurs.
Sénèque, figure morale par excellence de Rome, écrit sans détour :
« On fait tuer les chiens hydrophobes ; on abat les taureaux farouches et indomptables ; on égorge les brebis malades, de peur qu’elles n’infectent le troupeau ; on étouffe les monstres à leur naissance ; on noie même ses propres enfants trop débiles ou difformes. Ce n’est pas la colère, mais la raison qui veut que d’un corps sain on retranche ce qui ne l’est pas. » (Sénèque le Jeune, De la Colère, Livre I, chapitre XV, trad. Nisard 1844).
La métaphore est celle du tri agricole. L’enfant fragile est une mauvaise herbe.
Quant à l’avortement, il était pratiqué sans débat moral significatif. Le médecin grec Soranos d’Éphèse — l’autorité médicale de référence dans tout l’Empire au IIe siècle — décrit dans sa Gynécologie des techniques abortives avec la sérénité d’un praticien traitant d’un soin courant. La seule question qui se posait était d’ordre technique : quelle méthode est la plus efficace et la moins dangereuse pour la mère ?
Une pratique à l’échelle de l’Empire
L’ampleur du phénomène est difficile à chiffrer, mais les historiens s’accordent sur son caractère massif. L’historien américain Rodney Stark, dans The Rise of Christianity (HarperCollins, 1997), estime que l’exposition des nourrissons constituait l’un des principaux mécanismes de régulation démographique dans l’Empire romain. Les dépotoirs des grandes villes, Rome, Alexandrie, Carthage, étaient des lieux où l’on trouvait régulièrement des corps de nouveau-nés. À Rome, le Lactarius, colonne située près du Capitole, servait de point de dépôt officieux pour les enfants abandonnés.
Certains survivaient, récupérés pour devenir esclaves ou, dans le cas des filles, prostituées. D’autres mouraient des intempéries ou des animaux. Dans tous les cas, personne ne s’en indignait. C’était l’ordre des choses.
C’est cet ordre-là que les chrétiens allaient renverser.
Les gladiateurs : le spectacle de la mort donnée
Rien n’illustre mieux l’institutionnalisation de la « culture de mort » romaine que les jeux de l’amphithéâtre. Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une barbarie absolue était, pour un citoyen romain, le sommet de la vie civique et du divertissement. Dans des arènes comme le Colisée, la mise à mort n’était pas un accident, mais un produit de consommation de masse, codifié et mis en scène. Le public, du plus humble plébéien à l’Empereur, venait y contempler la virtus (le courage) s’exprimant dans l’agonie.
Ce que les chrétiens ont dit : une parole radicalement nouvelle
Dans un monde où aucun philosophe, aucun juriste, aucune religion n’avait jamais posé de droit absolu à la vie pour tout être humain, les chrétiens des premiers siècles apportèrent une véritable révolution.
La Didachè : le refus de l’avortement
Vers l’an 85-110 de notre ère, circule dans les communautés chrétiennes un petit manuel de vie appelé la Didachè : l’Enseignement des apôtres. C’est l’un des textes chrétiens les plus anciens qui nous soit parvenu, utilisé pour la formation des nouveaux convertis. Son deuxième chapitre, intitulé « la voie de la vie », s’ouvre sur le modèle des Dix Commandements : tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l’adultère… Et vient aussitôt cette injonction très claire :
« tu ne tueras pas d’enfants par avortement ou après la naissance » (Didachè 2, 2).
Le texte va plus loin. Il décrit symétriquement « le chemin de la mort », peuplé de « meurtriers d’enfants, et meurtriers par avortement des créatures de Dieu », cette dernière expression étant traduite en latin, dès le IIIe siècle, par le mot abortuantes : les avorteurs. Cette condamnation est placée au cœur même de l’identité chrétienne, au même titre que l’interdiction du meurtre ou du vol. Le fait que cette règle apparaisse dès les premières lignes du manuel montre qu’elle n’était pas une option secondaire, mais un pilier de l’identité chrétienne face au monde païen.
Tertullien : le fœtus est déjà un être humain
À la fin du IIe siècle, Tertullien — avocat carthaginois converti au christianisme, l’un des esprits les plus acérés de son époque — pousse le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique. Dans son Apologétique (IX, 8), il écrit en latin une formule d’une concision redoutable :
« C’est déjà un meurtre d’empêcher de naître. »
« Quant à nous, l’homicide nous étant défendu une fois pour toutes, il ne nous est pas même permis de faire périr l’enfant conçu dans le sein de la mère, alors que l’être humain continue à être formé par le sang. C’est un homicide anticipé que d’empêcher de naître et peu importe qu’on arrache la vie après la naissance ou qu’on la détruise au moment où elle naît. C’est un homme déjà ce qui doit devenir un homme ; de même, tout fruit est déjà dans le germe. » (Apologétique, Chap. IX, §8)
Dans son traité De Anima, il développe la thèse que l’âme est infuse dès la conception : le fœtus n’est pas une ébauche d’humanité qui se constituerait progressivement, mais un être humain complet dès le premier instant. C’est une position philosophique forte, prise en pleine connaissance des théories aristotéliciennes de l’animation successive – et en rupture délibérée avec elles.
Athénagore et Minucius Felix : retourner les accusations faîtes aux chrétiens
Les chrétiens des premiers siècles étaient régulièrement accusés par leurs contemporains de crimes abominables : infanticide rituel, orgies secrètes. La réponse des apologistes chrétien a été d’une efficacité rhétorique remarquable : ils retournèrent complètement l’accusation qui leur était portée. Athénagore, dans sa Supplique pour les chrétiens (XXXV), adressée à l’empereur Marc Aurèle vers 177 ap. J.-C., écrit que ceux qui pratiquent ou approuvent l’avortement ne peuvent pas, sans se contredire, accuser les chrétiens d’immoralité.
Minucius Felix, dans son Octavius (XXX), est encore plus direct : c’est chez les païens, dit-il, que les enfants sont exposés aux bêtes sauvages ou étouffés à la naissance ; c’est chez les femmes païennes que l’on avale des drogues pour tuer l’enfant avant même de l’avoir mis au monde.
L’Apocalypse de Pierre : les victimes auront voix au chapitre
Un dernier texte mérite d’être cité, moins connu mais d’une force saisissante. Dans l’Apocalypse de Pierre (IIe siècle), texte apocalyptique qui circulait dans certaines communautés chrétiennes, les victimes d’avortement et d’infanticide ne sont pas de simples absents : elles comparaissent devant le Christ comme accusateurs de ceux qui les ont supprimées. Méthode d’Olympe, au IIIe siècle, cite et commente ces écrits en rapportant cette parole adressée à Dieu : « Ces enfants ont été exposés à la mort, méprisant ton commandement. »
Ce n’est plus seulement une interdiction morale. C’est une théologie de la justice : chaque enfant supprimé était quelqu’un, et cette suppression devra être rendue compte.
En l’espace d’un siècle à peine, de la Didachè à Tertullien, les chrétiens avaient non seulement dit non à des pratiques universellement acceptées, mais construit un édifice théologique cohérent pour le justifier : l’enfant conçu est une personne, le fœtus est un prochain, l’avortement est un homicide, et les victimes ont un nom devant Dieu. Il restait maintenant à agir.
Agir pour la vie : les chrétiens recueillent les enfants abandonnés.
Les premiers chrétiens ne se contentent pas de condamner certaines pratiques : ils posent aussi des actes concrets. De nombreux témoignages historiques indiquent qu’ils recueillaient les enfants abandonnés, les élevaient et les intégraient dans leurs communautés. Dans un monde où l’abandon d’enfants était relativement courant, cette attitude surprenait profondément les contemporains. Peu à peu, cette pratique chrétienne contribuera à faire évoluer les mentalités et à renforcer la protection juridique des enfants dans l’Empire.
Dans les dépotoirs de Rome
Tertullien le rapporte dans son Apologétique (IX) sur un ton qui n’a rien de triomphaliste, c’est presque une description ordinaire de la vie chrétienne :
des hommes et des femmes parcouraient les tas d’ordures des villes pour y recueillir les nourrissons abandonnés.
Certains étaient adoptés et élevés comme leurs propres enfants. D’autres, trop affaiblis, étaient soignés jusqu’à leur dernier souffle. D’autres encore, déjà morts, recevaient une sépulture digne, alors que personne n’était tenu de les enterrer.
Les catacombes romaines portent la trace silencieuse de cette réalité. Parmi leurs milliers de tombes, on trouve des centaines d’épitaphes minuscules : filia adoptiva, filius adoptivus — fille adoptive, fils adoptif. Des enfants sans nom de naissance, sans famille biologique, qui en avaient trouvé une.
Qui étaient ces chrétiens ?
L’histoire a retenu peu de noms de ces sauveteurs ordinaires. Quelques-uns émergent pourtant. Calliste de Rome, mort vers 223 ap. J.-C. et vénéré comme martyr, avait organisé un réseau de placement d’enfants abandonnés dans des foyers chrétiens — avant même d’être évêque. Saint Bénigne de Dijon, au IIIe siècle, recueillit et nourrit des enfants abandonnés aux abords de la ville, dont certains portaient des séquelles physiques d’avortements ratés. Ces deux figures, aujourd’hui peu connues du grand public, illustrent un phénomène qui devait être beaucoup plus répandu qu’on ne le documente : des chrétiens anonymes, dans des dizaines de villes de l’Empire, faisant au quotidien ce que la société romaine jugeait inutile.
Les porches des églises, premiers lieux d’accueil
Au fil du temps, une pratique s’était installée, connue de tous : les mères qui ne pouvaient ou ne voulaient pas garder leur enfant les déposaient sur le parvis des églises chrétiennes. Elles savaient que l’enfant y serait pris en charge. C’est sur ce geste spontané, répété dans tout l’Empire, que se construisirent aux IIIe et IVe siècles les premiers orphelinats chrétiens — institutions qui n’avaient pas d’équivalent dans le monde antique. L’hospitalité envers l’enfant sans famille n’était pas un programme social : c’était une conséquence directe de la conviction que cet enfant portait en lui l’image de Dieu.
L’acte de naissance de l’hôpital
Le Concile de Nicée (325) avait déjà posé les bases d’un réseau d’accueil institutionnel en décrétant que chaque cité chrétienne devait établir un xenodochion — maison ouverte aux malades, aux pauvres, aux sans-abri, et aux enfants abandonnés. C’est l’acte de naissance de l’hôpital occidental.
Changer les lois : le premier exemple de « lobbying éthique »
Mais les chrétiens ne s’arrêtèrent pas à l’action caritative. Lorsqu’ils eurent acquis une influence suffisante dans l’Empire, ils s’attaquèrent aux lois elles-mêmes.
Basile de Césarée, l’un des plus grands évêques du IVe siècle, organisateur de la vie monastique en Orient, contribua sans doute avec d’autres évêques à convaincre l’empereur Valentinien (364-375) d’interdire l’infanticide dans l’Empire romain. C’est une date : pour la première fois dans l’histoire romaine, une loi impériale protégeait la vie du nouveau-né indépendamment de la volonté de son père.
L’implication des évêques du IVe siècle auprès des empereurs romains constitue historiquement le premier cas de « lobbying éthique » en Occident. Dès la fin des persécutions, des figures comme Basile de Césarée, Ambroise de Milan ou Jean Chrysostome n’ont pas seulement exercé une influence spirituelle, mais ont mené une véritable offensive politique pour traduire la morale de l’Évangile dans le code civil.
374 : interdiction légale de l’infanticide dans l’empire romain.
Ce plaidoyer s’est cristallisé en 374, lorsque la pression de ces pères de l’Église a conduit l’empereur Valentinien Ier à promulguer une loi révolutionnaire rendant l’infanticide passible de mort. En brisant le patria potestas (le droit de vie et de mort du père sur sa progéniture), ces évêques ont réussi à faire reconnaître par l’État la dignité intrinsèque de chaque nouveau-né. Ce passage de la charité privée à la protection législative marque l’acte de naissance de l’engagement social chrétien dans la sphère publique, transformant durablement les structures juridiques de l’Empire.
Le Concile de Constantinople (588) franchit le pas théologique ultime en assimilant formellement l’infanticide à l’homicide — ce que le droit romain n’avait jamais fait. Enfin, le Code de Justinien, au VIe siècle, cristallisa cette évolution dans le droit civil : ceux qui exposaient un enfant en espérant sa mort, comme ceux qui administraient des potions abortives, étaient passibles de la peine prévue pour meurtre. Et si un enfant abandonné était trouvé, le découvreur avait l’obligation légale de le recueillir, de le faire baptiser et de lui prodiguer soin chrétien.
Le sacrifice de Télémaque (gravure)
Le tournant décisif est souvent associé au sacrifice du moine Télémaque en 404 ap. J.-C. Selon l’historien Théodoret de Cyr, ce moine oriental descendit dans l’arène de Rome pour séparer les combattants, au nom de la fraternité chrétienne, avant d’être lapidé par la foule indignée. Frappé par cet héroïsme, l’empereur Honorius bannit définitivement les combats de gladiateurs. Pour les chrétiens, le gladiateur n’était plus un “objet de divertissement” ou un “infâme” social, mais un homme portant l’image de Dieu, dont le sang ne pouvait plus être versé pour le plaisir du cirque.
La fin des combats de gladiateurs
L’arrêt des combats de gladiateurs est l’un des exemples les plus marquants de la manière dont l’éthique chrétienne a fini par subvertir une institution romaine centrale. Si les empereurs chrétiens comme Constantin ont d’abord tenté de limiter ces jeux pour des raisons de « pureté morale » dès 325, c’est une pression culturelle et religieuse de fond qui a provoqué leur disparition.
Quelles leçons pour nous aujourd’hui ?
En l’espace de cinq siècles, une minorité persécutée avait réussi à transformer une société et les lois d’un Empire entier. Non par la force, mais par la cohérence : entre ce qu’ils croyaient et ce qu’ils faisaient, il n’y avait pas d’écart. C’est cette cohérence qui rendait leur témoignage irréfutable — et convaincant.
Les similitudes avec notre monde contemporain sont frappantes et doivent être pour nous une source d’espérance. Comme nous, les premiers chrétiens vivaient dans un monde qui ne leur était pas favorable. Comme nous, leurs contemporains ignoraient massivement Dieu. Comme nous, la tentation pouvait être grande de céder au découragement face à la masse des crimes commis.
Aujourd’hui, l’opinion publique paraît imperméable au respect de la vie, les lois civiles s’éloignent toujours plus de la vision anthropologique chrétienne. Et ceux qui défendent la vie de toute personne humaine, du commencement à la fin, se retrouvent souvent dans la position inconfortable de la minorité, incomprise, caricaturée, réduite au silence ou à la marge.
C’est précisément là que l’histoire des premiers chrétiens devient une ressource spirituelle et stratégique. Parce qu’ils étaient exactement dans cette position, et qu’ils ont changé le monde.
Trois siècles de minorité, puis la conversion de l’Empire
Les chrétiens qui ramassaient des nourrissons dans les dépotoirs de Rome au IIe siècle ne vivront pas la conversion de Constantin. Ceux qui rédigeaient la Didachè ne verront pas le Concile de Nicée. Ceux qui subissaient les persécutions de Dioclétien mourront sans savoir que leurs enfants ou petits-enfants verraient l’infanticide interdit par la loi impériale.
Trois siècles. C’est le temps qu’il a fallu pour qu’une poignée de Juifs galiléens disciples d’un rabbi crucifié transforment la conception juridique et morale de la vie humaine dans l’un des empires les plus puissants de l’histoire. Trois siècles de témoignage patient, cohérent, souvent silencieux, dans les dépotoirs, sur les parvis des églises, dans les xenodochia, dans les plaidoyers des apologistes.
L’historien Rodney Stark, dans The Rise of Christianity, a montré que cette transformation ne s’est pas faite par des victoires politiques spectaculaires, mais par un phénomène bien plus discret : les chrétiens avaient un taux de survie supérieur lors des grandes épidémies, parce qu’ils soignaient leurs malades au lieu de fuir. Ils avaient un taux de natalité supérieur, parce qu’ils n’exposaient pas leurs enfants. Ils intégraient les exclus, les femmes, les esclaves, les étrangers, parce que leur théologie le commandait. En quelques générations, le simple fait de vivre autrement avait rendu leur vision de l’homme visible et désirable à des milliers de personnes qui n’étaient pas chrétiennes.
La leçon : la fidèlité aux convictions et la cohérence des actes avant de vouloir changer le cadre législatif
Ce que cette histoire enseigne n’est pas d’abord une leçon de stratégie politique. C’est une leçon de cohérence. Les premiers chrétiens n’ont pas attendu que les lois changent pour agir comme si chaque vie comptait. Ils ont agi d’abord, et les lois ont changé ensuite, en conséquence.
C’est l’ordre qui importe. La tentation contemporaine est souvent inverse : obtenir d’abord une victoire législative, puis changer les mentalités. L’expérience des premiers siècles suggère que c’est généralement le mauvais ordre. Ce qui a convaincu l’Empire romain, ce n’est pas un argument, ce sont des exemples irréfutables : des hommes et des femmes qui allaient chercher des bébés dans les ordures parce qu’ils croyaient que ces bébés avaient une âme.
Contre le découragement : la minorité créatrice
L’historien et philosophe Arnold Toynbee a appelé minorité créatrice ce phénomène paradoxal par lequel une petite communauté, sans pouvoir institutionnel mais dotée d’une vision cohérente du monde et d’une capacité à l’incarner dans des pratiques concrètes, finit par remodeler une civilisation entière. Les premiers chrétiens sont peut-être l’exemple le plus accompli de ce phénomène dans l’histoire occidentale.
Ce que cela dit aux chrétiens d’aujourd’hui est à la fois exigeant et libérateur : ils ne sont pas responsables de changer seuls les lois, ni de convaincre une majorité par des arguments. Ils sont responsables de la cohérence entre ce qu’ils croient et ce qu’ils font, dans leur famille, dans leur communauté, dans leur façon de traiter les personnes vulnérables qu’ils croisent. C’est de cette cohérence visible que peut naître, lentement, un changement de regard dans la société.
La question qui reste ouverte
Les premiers chrétiens avaient un avantage que nous n’avons pas : ils vivaient dans un monde qui n’avait jamais entendu parler de la dignité absolue de toute vie humaine. L’idée était neuve, surprenante, presque scandaleuse, et donc irrésistible pour qui la rencontrait vraiment.
Nous vivons dans un monde qui a hérité de cette idée, qui en a fait la base de sa Déclaration universelle des droits de l’homme, et qui l’oublie méthodiquement depuis. La tâche n’est peut-être pas de proclamer quelque chose de nouveau, mais de rappeler quelque chose d’ancien qui reste parfaitement actuel, et d’en vivre assez visiblement pour que les autres réalisent que la dignité de la vie est primordiale.
Sources
Le papyrus d’Hilarion
Papyrus d’Oxyrhynchos, P.Oxy. IV 744 (1er siècle av. J.-C.). Texte original édité dans The Oxyrhynchus Papyri, vol. IV, B. Grenfell & A. Hunt (éds.), Egypt Exploration Fund, Londres, 1904. Disponible en ligne via le projet Oxford : https ://oxyrhynchus.web.ox.ac.uk .
La culture de mort romaine — le pater familias
Yan Thomas, « Vitae necisque potestas. Le père, la cité, la mort », in Du châtiment dans la cité. Supplices corporels et peine de mort dans le monde antique, École française de Rome, 1984, p. 499–548. Disponible sur Persée : https ://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1984_act_79_1_2546 .
Compte rendu de Yan Thomas, La Mort du père. Sur le crime de parricide à Rome, Albin Michel — article de La Vie des idées (2018) : https ://laviedesidees.fr/Les-fils-de-Rome . Synthèse accessible en français.
Sur l’exposition des filles et les déséquilibres démographiques :
Marie-Claire Ferriès & Marie-Laure Veïsse, « L’exposition des petites filles à Rome sous la République et sous le Principat », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 124-3, 2017, p. 49–83. Disponible sur OpenEdition : https ://journals.openedition.org/abpo/3692 . C’est l’article académique français le plus complet sur la question ; il discute aussi les sources papyrologiques égyptiennes et les contrats de nourrices.
Sur l’ampleur démographique du phénomène
Rodney Stark, The Rise of Christianity. How the Obscure, Marginal Jesus Movement Became the Dominant Religious Force in the Western World in a Few Centuries, Harper One, New York, 1996.
Ce que les chrétiens ont dit
La Didachè (fin Ier–début IIe siècle). Pour une édition critique française récente : La Didachè, traduction et commentaires par W. Rordorf & A. Tuilier, Sources Chrétiennes n°248, Cerf, Paris, 1978.
Père Serge-Thomas Bonino o.p., « Le combat pour la vie est-il une invention chrétienne ? L’avortement dans l’Antiquité », Revue thomiste, 2022. Disponible en ligne : https ://revuethomiste.fr/contenu-editorial/chroniques/lumieres-et-grains-de-sel/le-combat-pour-la-vie-est-il-une-invention-chretienne-l-avortement-dans-l-antiquite
Thierry Murcia, « Les premiers chrétiens face à l’avortement », article de recherche historico-biblique (2018), disponible en ligne : https ://thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com/2018/01/les-premiers-chretiens-face-a-l-avortement.html . L’auteur est historien du christianisme primitif ; l’article cite les textes originaux en grec et latin avec traduction.
Les chrétiens agissent
Mireille Corbier, « La petite enfance à Rome. Lois, normes, pratiques individuelles et collectives », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54/6, 1999, p. 1257–1290.
Arnold Toynbee, A Study of History, abrégé par D.C. Somervell, Oxford University Press, 1947 (t. I–VI).