Toute vie est sacrée - Méditation de Mgr. Rey
Par Monseigneur Rey.
Face aux atteintes légalisées, parfois promues, portées aujourd’hui à l’encontre de la vie, depuis son éclosion par l’avortement, la vie jusqu’à son terme avec l’euthanasie, il est indispensable de porter notre attention sur l’Évangile de la vie à l’école de la Vierge Marie, et de sa maternité divine, et sur le don de l’eucharistie qui actualise à chaque messe le sacrifice rédempteur du Christ.
Enceinte par l’action de l’Esprit Saint, Marie est l’ostensoir du Verbe, sans percevoir très exactement comment cette vie blottie en elle, et à partir de laquelle s’organisera désormais son existence, va peu à peu la désapproprier d’elle-même. Le centre de l’histoire du salut vit et croît en elle, dans ses entrailles maternelles et dans son cœur, en vue de l’engendrement d’un monde nouveau. La gloire de la Mère de Dieu est intérieure : c’est le fruit de son sein. Marie est en même temps hôtesse et témoin. Hôtesse, elle doit consentir à disparaître afin de laisser toute sa place au « fruit béni de son sein ». Porteuse du Verbe, « porteuse de Celui qui porte tout » (hymne acathiste) elle doit l’exposer, et donc accepter de s’exposer elle-même. Effacement et attestation scandent sa vocation. Sa foi sera donc retrait et audace, portant humblement ce par qui elle se laisse porter. Car elle porte en soi un « contenu » plus grand qu’elle, et qu’elle ne peut comprendre. Cet excès fait à la fois son impuissance et sa joie. Il conduit sa foi jusqu’à l’acceptation d’une déprise absolue. Sa vraie humilité entraîne Dieu à sa suite.
Depuis l’Annonciation et le Fiat que la Vierge Marie a prononcé, à la venue en elle du Verbe de Dieu, le Seigneur est venu sanctifier tout enfantement. Le Christ rejoint l’humanité en étant engendré en elle, par la grâce de l’Esprit Saint. Dieu se donne à nous en Jésus, qui prend chair de notre chair ; et Marie, en retour offre ses entrailles à cette opération divine.
Ainsi, chaque maman, peut-elle contempler en la Vierge Marie, le consentement que celle-ci exprime par son « oui », à une vie que Dieu lui confie. Chaque enfant à naitre, est image et ressemblance de Dieu, et de cet enfant divin venu sauver toute vie humaine en assumant la vulnérabilité de l’embryon, puis du nourrisson.
A l’école de la Mère de Dieu, la germination de la grâce de Dieu, s’accomplit à chaque célébration eucharistique. Le Christ se met à la disposition de nos cœurs et de nos corps, pour les sanctifier dans les espèces consacrées que nous consommons au moment de la communion eucharistique, et qui nous enfante à nous-mêmes, comme enfant de Dieu.
Lorsque Jésus inaugurera la Cène, il va prononcer des paroles « Ceci est mon Corps » (Mt 26,26), qui engagent sa chair. Ainsi consacre-t-il la chair comme son ostensoir.
Jésus-Christ s’est anéanti au Calvaire, mais également dans l’Hostie, il s’anéantit encore à chaque messe. Jésus devient pour nous un modèle d’humilité et d’anéantissement, c’est-à-dire un modèle d’amour car tout amour s’authentifie par le don de soi pour le salut de tous. Pierre-Julien Eymard soulignait : « Son amour pour nous le fait notre prisonnier. Il s’est enchainé jusqu’à la fin du monde dans sa prison eucharistique qui doit être notre ciel sur la terre. »
Le sacrifice du Christ ne cesse pas. Jésus continue d’offrir son humanité à Dieu son Père. Les mérites de ses souffrances et de sa mort demeurent toujours. Ressuscité, glorieux, le Christ reste toujours une « hostie » vivante c’est-à-dire littéralement une victime offerte.
Le sacrifice eucharistique actualise la libre oblation de soi que Jésus Christ accomplit en son Église pour le salut de toute l’humanité. Étymologiquement, le mot sacrifice (sacrificium) signifie « accomplir un acte sacré », c’est-à-dire un acte qui se rapporte et nous rapporte à Dieu. Un geste qui induit une libre offrande de soi et de ses biens à Dieu, et témoigne de notre amour à son égard. Le sacrifice offert à Dieu, lui rend amour pour amour.
Le sacrifice ainsi est rédempteur de toutes les formes de « sacrilèges » (étymologiquement : recueillir ou voler ce qui est sacré). Toutes les formes d’atteintes à la vie, parce que celle-ci est « sacrée », s’inscrivent dans ce registre sémantique du sacrilège, que ce soit par l’abolition de l’interdit de tuer, par l’avortement, par l’euthanasie, par le refus de toute forme de vulnérabilité. Tout ce qui rompt la relation avec Dieu, maître de la vie : celle de l’enfant à naitre ; celle du vieillard au terme de son parcours terrestre ; celle de toute situation de fragilité (handicap, maladie).
Par l’hostie rompue lors de la célébration de l’eucharistie, le Christ se saisit alors dans son sacrifice rédempteur de tout ce qui « désacralise » la personne humaine, au seuil au terme et au cours de son processus terrestre, de toutes les « fractures » d’humanité auxquels nous conduisent l’individualisme, le souci de la performance et de la jouissance, et le refus de la faiblesse et de la vulnérabilité.
Chaque messe s’offre comme espace de réconciliation et d’unification. Saint Augustin précise le sens de cette unification en disant que ce n’est pas nous qui assimilons cette nourriture spirituelle qu’est l’Hostie, mais c’est elle qui nous assimile en elle, de sorte que nous prenons la forme du Christ, que nous devenons « un » en Lui, comme le rappelle aussi Saint Paul.
Tout l’homme réconcilié avec le Dieu Un est une réponse à la désunion anthropologique et sociale qui nous menace et qui est le fruit du diable (étymologiquement, celui qui ‘sépare’).
Notre monde ne peut guérir de ces ruptures d’alliance avec la vie que grâce au sacrifice du Christ qui nous réunifie avec nous-même et entre nous.
Cette fragmentation du corps social par l’individualisme et la privatisation de l’existence, et le refus de toute forme de vulnérabilité, appellent aussi l’espérance d’une communion fraternelle entre les hommes, unis dans, par et avec le Christ. Le Corps du Christ nous faisant participer tous à la même Vie, nous arrache à notre individualité fermée. Il nourrit notre appartenance commune à Dieu, et la nécessité de notre unité intérieure et du lien avec toutes les formes d’existence, celle qui éclot dans l’embryon, comme celle de la personne en fin de vie, et en danger de mort, ou gagné par la maladie ou le handicap. La communion au Christ nous associe les uns aux autres en vue de la même construction du Royaume et elle nous rend frères et sœurs. Cette communion est le fruit du sacrifice du Christ qui nous incorpore à son Église, matrice de communion avec le Seigneur. Le Christ répare la fragmentation du péché originel. Il réunit en son Corps mystique qu’est l’Église – l’humanité séparée, fracturée et dispersée. Cette Église qui naît du sacrifice du Christ, lui qui est venu « consacrer » chaque vie humaine, comme don de Dieu.
+ Mgr Dominique Rey
Paris, le 7 mai 2026