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Euthanasie : 8 faits qui montrent que la dérive est inévitable

Mise à jour : 24/06/2026 Temps de lecture : 12 min
Plan rapproché sur les mains d'une personne âgée et celles d'une soignante en blouse bleue, jointes dans un geste de soutien affectueux.

Quand les défenseurs de l’aide à mourir promettent une loi « strictement encadrée », ils ne mentent pas : probablement croient-ils sincèrement à ce qu’ils disent. Le problème, c’est que tous les pays qui ont légalisé avant nous y croyaient également. La Belgique et les Pays-Bas en 2002, puis le Canada en 2016. Tous vantaient des « garde-fous infranchissables » : phase terminale, consentement libre, double validation médicale, délai de réflexion. Ils ont tous sauté, un à un, en moins de dix ans.

L’objection classique consiste à dire que la « pente glissante » est un fantasme des opposants à l’euthanasie. Que les garde-fous tiendront, que la France sera différente, que les comparaisons avec la Belgique ou le Canada sont alarmistes. Le problème, c’est que ces mêmes mots, « critères stricts », « cas exceptionnels », « garanties infranchissables », ont été prononcés à Bruxelles en 2002, à Amsterdam en 2002, à Ottawa en 2016. Et qu’aujourd’hui, on euthanasie en Belgique des mineurs sans limite d’âge, aux Pays-Bas des enfants de 1 à 12 ans, et au Canada plus de 16 000 personnes par an dont des sans-abri et des vétérans. La logique est implacable : si la souffrance justifie de donner la mort, pourquoi distinguer une souffrance d’une autre ? Une loi votée pour quelques cas exceptionnels finit, dix ans plus tard, par s’appliquer à des situations que personne n’aurait osé évoquer au début. Si le critère d’autonomie justifie l’euthanasie d’un malade en phase terminale, pourquoi la refuser à un dépressif, à un handicapé, à un vieillard fatigué de vivre ? Les digues ne cèdent pas par accident : elles avaient déjà cédé lors de la première transgression : si l’on accepte de donner la mort à une personne, rien n’empêchera de le faire pour les 10 000 suivantes.

Voici, en huit faits documentés, ce qui s’est réellement passé dans les pays qui nous ont précédés et ce qui attend la France si elle franchit, à son tour, le seuil que ces nations regrettent désormais d’avoir franchi.


1. Quand tuer devient un acte médical

Tuer est l’exact contraire du serment d’Hippocrate, qui engage le médecin à « ne jamais provoquer la mort délibérément ». La loi sur l’aide à mourir mélange deux gestes pourtant opposés : l’acte médical, qui vise à soigner, et l’acte létal, qui met fin à la vie. On nous promet que ce sera encadré, que les soignants resteront libres, que les patients seront protégés.

Les chiffres disent autre chose. Aux Pays-Bas, ce sont environ 9 900 personnes qui ont été euthanasiées en 2023, soit 5,4 % de tous les décès du pays, l’équivalent, rapporté à la population française, de 34 000 morts par an. En Belgique, 3 423 cas la même année. Au Canada, 16 499 morts par AMM en 2024, et 7 % des décès au Québec. Pour des médecins comme la Canadienne Ellen Wiebe, qui revendique “plus de 400” euthanasies, ou certains praticiens belges comme Wim Distelmans qui en a pratiqué plusieurs centaines, l’acte de tuer est devenu la pratique quotidienne. Donner la mort n’est plus un drame moral exceptionnel : c’est un geste de routine professionnelle.

Et derrière cette routine se cache parfois l’inimaginable. Aux Pays-Bas, une femme de 74 ans atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui avait rédigé des directives anticipées plusieurs années auparavant, a semblé changer d’avis au moment de passer à l’acte : confuse, mais visiblement opposée. Pour parvenir à l’euthanasier, le médecin a glissé un somnifère dans son café, à son insu. Lorsque la patiente s’est réveillée et a tenté de se débattre au moment de l’injection létale, le médecin a demandé aux membres de sa famille présents de la maintenir de force sur le lit pour pouvoir terminer la procédure. L’affaire a été jugée et le médecin acquitté, au motif que la patiente « ne pouvait plus exprimer une volonté valide ». Cet exemple illustre l’absurdité à laquelle conduit le système : un médecin qui donne la mort par la force.

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et la SFAP (La Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs, qui fédère 10 000 soignants en soins palliatifs) ont déjà alerté : « donner la mort n’est pas un soin ». Une fois la loi votée, les soignants en désaccord avec leur conscience devront s’exécuter ou renoncer à pratiquer, comme certains collectifs d’infirmiers le redoutent déjà, faute d’une clause de conscience suffisamment protectrice.

La solution : ne pas franchir le seuil. Préserver l’identité du métier de soigner en maintenant l’interdiction de l’euthanasie. Aucun pays n’a réussi à concilier durablement « soigner » et « tuer » dans la même fonction : le choix de l’un fragilise inéluctablement l’autre.


2. L’État a financièrement intérêt à vous faire mourir

L’argument n’est jamais mis en avant, mais il est documenté noir sur blanc. Dès 2020, le Bureau du directeur parlementaire du budget du Canada (l’équivalent de notre Cour des comptes) a publié un rapport officiel chiffrant les économies budgétaires générées par l’aide médicale à mourir, ou AMM (le nom donné à l’euthanasie au Canada). Le verdict est sans appel. Le régime initial générait déjà 86,9 millions de dollars d’économies nettes par an. L’élargissement des critères d’euthanasie voté en 2021 a ouvert la voie à une économie de 62 millions de dollars supplémentaires. Le coût moyen d’une euthanasie est estimé à 2 327 dollars, sans commune mesure avec celui de la prise en charge prolongée d’un patient chronique. Autrement dit, le système de santé fait des économies à chaque euthanasie. Et plus on élargit les critères, plus on économise.

Le journaliste sino-canadien Yuan Yi Zhu en a tiré, en avril 2022, une tribune retentissante dans The Spectator, « Pourquoi le Canada euthanasie-t-il les pauvres ? », devenue l’article le plus lu de l’année et repris par les parlementaires de plusieurs pays lors de débats sur l’aide à mourir. Son constat est implacable : « L’État canadien, dans sa générosité, rembourse même l’opération. Il ne dépense pas en revanche l’argent qui leur permettrait de vivre, plutôt que de se tuer. » Et lui de conclure sa tribune de la façon suivante, en évoquant l’euthanasie des mineurs :

« Imaginez seulement les économies à l’échelle d’une vie. Mais souvenez-vous : il paraît que la pente glissante n’existe pas. »

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui, et le terrain est même particulièrement propice. Dette publique de 3 300 milliards d’euros, déficit chronique de la Sécurité sociale, tarification à l’acte (T2A) qui calcule déjà chaque geste médical au centime près. La Cour des comptes constate déjà que 500 personnes meurent chaque jour sans accès aux soins palliatifs, faute de moyens. Le calcul est déjà fait, en toute discrétion.

La solution : développer massivement les soins palliatifs et maintenir l’interdiction de l’euthanasie. Sans ce garde-fou légal, la tentation budgétaire d’éliminer les personnes les plus coûteuses devient irrésistible.


3. L’État vous proposera la mort, car c’est plus simple pour lui

Dès lors que l’euthanasie devient une option légale, elle cesse d’être réservée aux patients qui la demandent : elle se met à leur être suggérée par le système. Le cas canadien est édifiant. Une enquête de l’Associated Press en août 2022 a révélé que Veterans Affairs Canada (l’équivalent du ministère des Anciens Combattants) proposait l’euthanasie à des vétérans en consultation pour syndrome de stress post-traumatique. Devant le Parlement, le ministre a admis que ce n’était pas un dérapage isolé : « cela s’est produit plusieurs fois ». Quelques mois plus tard, c’est l’établissement Vancouver Coastal Health qui demandait à des patients en consultation psychiatrique pour idées suicidaires s’ils voulaient « considérer l’aide à mourir ». L’enquête au long cours d’Alexander Raikin dans The New Atlantis a ensuite mis au jour l’inimaginable : la formation officielle des praticiens canadiens recommande de « proposer l’euthanasie à tout patient potentiellement éligible », même quand il ne l’a pas demandée. Et en octobre 2025, des témoignages parlementaires ont rapporté que des personnes handicapées sont désormais sollicitées chaque semaine pour envisager l’euthanasie lors de consultations sans rapport avec leur handicap, au point que beaucoup n’osent plus se rendre à l’hôpital.

La dérive ne s’arrête pas aux soignants. Au Canada, le personnel administratif s’est mis à inciter à la mort assistée. Le Parlement canadien a dû examiner des témoignages accablants montrant que des fonctionnaires de Veterans Affairs mentionnaient de leur propre initiative l’aide médicale à mourir à des citoyens appelant simplement pour obtenir des aides sociales. L’État protecteur s’est mué en un guichet de la mort incitatif.

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui. Système de santé sous tension permanente, déserts médicaux, administrations sociales (CAF, MDPH) habituées à arbitrer entre des demandes excédant leurs moyens. Quand un guichetier épuisé n’a plus de solution à proposer à un usager en détresse, une simple case à cocher peut suffire à orienter vers la mort.

La solution : refuser la légalisation. Aucun encadrement, aucune circulaire administrative, aucune clause de conscience ne peut empêcher la dérive une fois que la mort est devenue une « option » officielle. Le Canada s’est doté de toutes les garanties possibles : aucune n’a tenu. La seule digue, c’est l’interdiction complète.


4. Vous serez trop pauvre pour vivre, alors vous demanderez à mourir

L’argument du « libre choix », pilier rhétorique des défenseurs de l’aide à mourir, s’effondre quand on regarde qui la demande réellement. Les statistiques canadiennes et les enquêtes journalistiques convergent : ce sont, de manière disproportionnée, les plus pauvres et les plus isolés qui basculent. En Ontario, entre 2018 et 2023, 28,4 % des patients euthanasiés sans être en phase terminale provenaient des zones les plus défavorisées de la province, qui ne regroupent que 20 % de la population, soit un taux de moitié supérieur à la moyenne. Plus accablant encore : selon Health Canada, environ la moitié des personnes euthanasiées déclaraient le faire, au moins en partie, parce qu’elles se sentaient un fardeau pour leur famille, leurs amis ou leurs soignants.

Derrière ces chiffres, des visages. Denise, 31 ans, atteinte d’une maladie chronique provoquant des réactions sévères à de nombreuses substances présentes dans son environnement, a fini par demander l’euthanasie parce que ses allocations handicap ne lui permettaient pas de trouver un logement sans fumée ni produits irritants ; elle s’est dite « surprise » de la facilité avec laquelle on a approuvé sa demande de mort, comparée à la difficulté de trouver un logement. Amir Farsoud, 54 ans, sans-abri, a confié à CityNews cette phrase glaçante : « Je ne veux pas mourir. Mais je veux encore moins être sans-abri. » La société canadienne avait une réponse plus rapide à lui offrir pour la mort que pour le toit. Enfin, Roger Foley, patient atteint d’ataxie cérébrale, à qui le personnel hospitalier a proposé à plusieurs reprises l’euthanasie alors qu’il demandait simplement à vivre chez lui, s’est exprimé en 2020 devant le Comité de la justice du Parlement canadien :

« L’aide à mourir est plus facile d’accès que les aides au handicap qui permettraient de vivre. »

Il n’y a aucune ambiguïté : l’euthanasie cible d’abord les plus pauvres, les plus faibles et les plus vulnérables. Aucun législateur ne pourra dire qu’il l’ignorait.

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui. 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté, crise du logement, explosion de l’isolement chez les personnes âgées. La promesse d’un « libre choix » n’a aucun sens pour qui doit déjà choisir entre payer son loyer et ses médicaments.

La solution : réaffirmer que la réponse à la souffrance sociale n’est jamais la mort, mais le soin et l’accompagnement. Renforcer le minimum vieillesse, l’AAH, l’aide aux aidants, les dispositifs anti-isolement avant toute autre réforme. C’est moins spectaculaire qu’un vote symbolique à l’Assemblée, mais c’est ce qui sauve réellement des vies.


5. Aucun verrou n’a tenu nulle part.

Tous les pays qui ont légalisé l’euthanasie promettaient des « critères stricts ». Tous, sans exception, les ont élargis. Les Pays-Bas, qui ont autorisé l’euthanasie en 2002 pour les seules personnes en phase terminale, l’ont ensuite ouverte aux souffrances psychiatriques, puis à la démence par directive anticipée, et enfin, en 2023, aux enfants de 1 à 12 ans. Un débat actif s’y tient désormais sur la « vie accomplie » des personnes âgées sans maladie grave, autrement dit, le simple sentiment d’en avoir assez. La Belgique a suivi un calendrier parallèle : patients en phase terminale en 2002, souffrances psychiatriques quelques années plus tard, mineurs sans aucune limite d’âge dès 2014, démence avancée ensuite. Le Canada, lui, a battu tous les records de vitesse : aide médicale à mourir réservée en 2016 aux personnes dont la mort était « raisonnablement prévisible », suppression de ce critère en 2021, et extension prévue pour 2027 aux personnes dont la seule affection est un trouble mental. Au Québec, en 2023, le Collège des médecins est même allé jusqu’à proposer publiquement l’extension de l’euthanasie aux nourrissons.

À chaque étape, la promesse initiale s’est révélée intenable. Les digues n’ont pas cédé par accident : elles ont cédé parce que la brèche était ouverte, il suffisait de s’y engouffrer pour aller plus loin. Si la souffrance justifie de donner la mort, pourquoi distinguer une souffrance d’une autre ? Si le critère d’autonomie justifie de mourir, pourquoi réserver l’euthanasie aux malades en phase terminale et la refuser aux malades chroniques, aux dépressifs, aux personnes âgées simplement fatiguées de vivre ?

La solution : comprendre que le seul critère qui ne dérape pas est celui qui n’existe pas. Toute « ligne rouge » qu’on inscrit dans la loi est ré-écrite cinq ans plus tard, sous la pression des tribunaux, des lobbies ou de la logique égalitaire qui veut que tous aient accès aux mêmes droits. La seule digue qui tient dans la durée est celle du « on ne tue pas ».


6. Les enfants : il n’y a plus de limite d’âge

L’argument fondateur de l’aide à mourir, le « consentement libre et éclairé d’un adulte responsable », a sauté dans les pays qui l’ont légalisée. En 2014, la Belgique est devenue le premier pays au monde à autoriser l’euthanasie des mineurs sans aucune limite d’âge. Les premiers cas connus, en 2016, concernaient un enfant de 9 ans, puis de 11 et de 17 ans. Aux Pays-Bas, le seuil a sauté en 2023 avec l’extension officielle aux enfants de 1 à 12 ans, la tranche d’âge où la notion de consentement n’a, par définition, aucun sens sur un acte aussi définitif que sa propre mort. Et le seuil va plus bas encore : depuis 2005, le protocole de Groningen autorise aux Pays-Bas l’euthanasie active de nouveau-nés gravement handicapés, décidée par les parents et les médecins, sans aucun consentement possible. En 2023, c’est le Collège des médecins du Québec qui a demandé publiquement l’extension de l’euthanasie aux nourrissons.

L’argument du libre choix se retourne contre lui-même : il a servi de porte d’entrée à des pratiques où, précisément, aucun choix n’est possible. Ce que la philosophie morale appelait l’eugénisme des plus faibles, l’élimination des vies jugées indignes d’être vécues, et qu’on croyait définitivement condamné par l’histoire, revient sous l’habit aseptisé du progrès médical.

La promesse fondatrice, “le libre choix d’un adulte”, n’a tenu nulle part. Aujourd’hui, on euthanasie des nouveau-nés.


7. On tue ceux qu’on prétend protéger du suicide

C’est l’incohérence la plus brutale du système. Pour un jeune en bonne santé qui veut mourir, nos sociétés déploient des numéros d’écoute, des campagnes de prévention, des hospitalisations en urgence, on le retient, on le soigne, on le protège. Mais pour un autre, malade, handicapé ou dépressif, la même société propose désormais l’aide à mourir. La seule différence entre les deux, c’est l’état de santé ou le handicap. Aux Pays-Bas et en Belgique, des personnes atteintes de dépression, de troubles de la personnalité, d’anorexie ou de troubles du spectre autistique sont euthanasiées chaque année : 70 à 80 % sont des femmes. La Société canadienne de psychiatrie a conclu en 2023 qu’il est cliniquement impossible de distinguer un patient ayant des pensées suicidaires d’un patient présentant une demande « rationnelle » d’aide à mourir. Et pourtant, le Canada prévoit pour 2027 d’ouvrir l’euthanasie aux personnes dont la seule affection est un trouble mental.

Ce ne sont pas que des cas cliniques abstraits. En Belgique, Shanti De Corte, 23 ans, a été euthanasiée pour « souffrance psychiatrique insupportable ». Survivante des attentats de l’aéroport de Bruxelles, elle souffrait de dépression et de stress post-traumatique sévère. Au lieu de l’accompagner sur le long chemin de la reconstruction, la médecine a accédé à sa demande de mort. En 2024, en Alberta, c’est une femme de 27 ans autiste qui était programmée pour être euthanasiée : son père a dû saisir la justice pour empêcher l’acte.

Pour les uns, la société protège de la mort. Pour les autres, elle organise le passage à l’acte. Le critère ? La maladie ou le handicap.

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui, avec près de 9 000 suicides par an, l’un des taux les plus élevés d’Europe occidentale, une psychiatrie publique exsangue avec des délais d’attente de plusieurs mois et des déserts pédopsychiatriques entiers. Dire à certains « pour vous, on prévient » et à d’autres « pour vous, on organise » serait une rupture éthique humainement intenable.

La solution : renforcer massivement la psychiatrie publique et l’accompagnement des personnes en souffrance psychique avant tout autre débat. Inscrire dans la loi le principe d’égalité de la prévention du suicide, quel que soit l’âge, la maladie ou le handicap. Une guérison est souvent possible et doit être recherchée.


8. Les personnes handicapées sont poussées vers la sortie

En mars 2025, le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU a pris une décision rarissime : demander formellement au Canada d’abroger l’extension de l’euthanasie aux non-terminaux, jugée fondée sur des « perceptions négatives et validistes de la qualité et de la valeur des vies handicapées ». Une instance internationale qui exige d’une démocratie occidentale qu’elle revienne sur une loi votée : il faut mesurer l’événement. Les chiffres confirment l’alarme. Selon le rapport annuel canadien sur l’AMM, 32,9 % des Canadiens euthanasiés en 2023 qui ont répondu à la question s’identifiaient comme handicapés ; et ce chiffre grimpe à 61,5 % pour les non-terminaux, la catégorie précisément ouverte aux personnes handicapées stables.

L’ONU n’est pas seule. Au Royaume-Uni, en 2024, 330 associations de personnes handicapées ont publié une déclaration commune contre la légalisation de l’aide à mourir, chiffre exactement égal à celui des députés ayant voté pour la loi britannique. Et l’éthicien Scott Kim, dans l’American Journal of Bioethics, soulignait une convergence sans précédent contre le modèle canadien : The New Atlantis (conservateur américain), Jacobin (gauche radicale), The Nation, The Atlantic, National Review, l’ONU, l’Association médicale mondiale. Tout l’arc idéologique. Quand l’ONU, la gauche radicale, la droite conservatrice et les associations de handicapés s’unissent contre un régime, c’est que ce régime touche à quelque chose de fondamental.

Par ailleurs, plusieurs philosophes et juristes, dont Damien Le Guay dans Quand l’euthanasie sera là (Cerf, 2022), rappellent à ce sujet que la première politique européenne organisant la mort administrée des personnes jugées « indignes de vivre » fut le programme Aktion T4, dans l’Allemagne de 1939. Le rapprochement met mal à l’aise ; il est pourtant historiquement fondé. Nous ne soutenons pas que les lois actuelles aient les mêmes intentions, mais la logique consistant à hiérarchiser la valeur des vies humaines selon leur état de santé est une logique connue de l’Histoire, et elle a conduit au pire.

Est-ce que cela pourrait se produire en France ? Oui. 12 millions de Français vivent avec un handicap, et les associations françaises (APF France Handicap, Collectif Handicaps) ont déjà alerté sur les risques d’une loi euthanasie. Ne pas les écouter serait moralement inacceptable.

La solution : refuser une loi que les premiers concernés rejettent. Renforcer les aides au handicap, l’accès aux soins, et l’accompagnement des personnes dépendantes, ce que tous les pays qui ont légalisé n’ont précisément pas su faire.


La voie française : refuser le piège

Face à ce vertige documenté, la France a une chance que les pays qui ont légalisé n’avaient pas : elle peut encore choisir.

Le piège du débat français est de présenter l’alternative comme binaire : « euthanasie ou souffrance ». C’est faux. La loi Claeys-Leonetti de 2016 permet déjà de refuser l’acharnement thérapeutique, d’arrêter les traitements devenus disproportionnés, et d’obtenir une sédation profonde et continue qui apaise les agonies les plus difficiles. Personne, en France, n’est légalement obligé de souffrir. Et l’exigence de soulagement de la douleur est aujourd’hui le standard de toute prise en charge palliative. Le problème n’est donc pas l’absence d’une nouvelle loi : c’est l’absence d’application de celle qui existe déjà.

Ce qu’il faut, ce n’est pas franchir un seuil que la Belgique, les Pays-Bas et le Canada ont franchi avant nous et qu’ils ne savent plus comment refermer. C’est l’application pleine et entière de la loi Claeys-Leonetti, l’accès universel aux soins palliatifs sur tout le territoire (et non pour la moitié des Français seulement), le renforcement de la psychiatrie publique, et le soutien réel aux personnes vulnérables, handicapées, âgées, isolées, malades chroniques. C’est moins spectaculaire qu’un vote symbolique à l’Assemblée. Mais c’est, concrètement, ce qui sauve des vies.

Le Canada et la Belgique ne se sont pas effondrés en un jour. Ils ont commencé par une loi « limitée », « encadrée », « strictement balisée ». Ils ont fini par euthanasier des nouveau-nés, des autistes, des sans-abri et des vétérans. Il est encore temps d’empêcher que cela arrive en France.


FAQ

La loi Claeys-Leonetti suffit-elle vraiment ?

Oui, lorsqu’elle est appliquée. Cette loi de 2016 autorise l’arrêt des traitements devenus disproportionnés, le refus de l’acharnement thérapeutique, et la sédation profonde et continue maintenue jusqu’au décès pour les souffrances réfractaires en toute fin de vie. Aucune douleur extrême ne reste légalement sans réponse en France. Le vrai scandale n’est pas l’absence d’euthanasie, mais le fait que 500 personnes meurent chaque jour dans notre pays sans avoir eu accès aux soins palliatifs qui leur étaient dus.


Les soins palliatifs peuvent-ils vraiment soulager toutes les souffrances ?

Dans la quasi-totalité des cas, oui. Pour les rares souffrances réfractaires en toute fin de vie, la sédation profonde et continue est légalement autorisée et techniquement efficace. Le problème français n’est pas l’efficacité des soins palliatifs, mais leur accès : un quart des départements français ne dispose d’aucune unité spécialisée, et la Cour des comptes constate qu’environ 500 personnes en sont privées chaque jour.


L’opposition à l’euthanasie est-elle uniquement une affaire de religion ?

Non. Les principales oppositions organisées à l’euthanasie dans le monde sont laïques : l’Association médicale mondiale, les associations de personnes handicapées (Not Dead Yet, DREDF), la Société canadienne de psychiatrie, la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), l’ONU. Tous les arguments présentés dans cet article reposent sur des données, des faits et des principes éthiques universels, non sur une autorité religieuse.


Que faire concrètement ?

S’informer, en partager les enjeux autour de soi, écrire à son député, soutenir les associations qui défendent l’accès universel aux soins palliatifs et l’accompagnement des plus vulnérables, et soutenir le combat de ceux qui maintiennent l’interdiction. Le combat se gagne ou se perd dans les semaines qui viennent.


En date du mois de juin 2026, la proposition de loi française reproduit-elle ces dérives ?

Plusieurs critères du texte en discussion à l’Assemblée et au Sénat reprennent, mot pour mot, les formulations qui ont produit les dérives décrites dans cet article. Le critère de « phase avancée ou terminale » a été retenu sans aucun pronostic vital associé, exactement le verrou que le Canada a fait sauter en 2021. La notion d’« affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause » étend l’éligibilité bien au-delà des maladies terminales. Et le critère de souffrance « physique ou psychologique » ouvre la même brèche psychiatrique que celle qui euthanasie aujourd’hui des dépressifs aux Pays-Bas et en Belgique.


Sources

Ouvrages de référence

  • Jean-Marie Gomas, Pascale Favre, Fin de vie : peut-on choisir sa mort ? L’euthanasie n’est pas LA solution, Artège, 2022. Préface de Marie de Hennezel. Cosignée par l’un des fondateurs des soins palliatifs en France.
  • Erwan Le Morhedec, Fin de vie en République. Avant d’éteindre la lumière, Cerf, 2022.
  • Damien Le Guay, Quand l’euthanasie sera là…, Cerf, 2022.

Enquêtes journalistiques de référence

Les affaires emblématiques au Canada :

Données officielles

  • Health Canada, cinquième et sixième rapports annuels sur l’aide médicale à mourir au Canada, 2023 et 2024 .
  • Bureau de la directrice parlmentaire du budget, Estimation des coûts du projet de loi C-17 , 2020.
  • Commission fédérale belge de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie, rapports biennaux.
  • Comités régionaux de contrôle (Pays-Bas), rapports annuels.
  • Cour des comptes (France), rapport sur l’offre de soins palliatifs , 2023.
  • Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU, examen du Canada, mars 2025. https ://www.ohchr.org/en/meeting-summaries/2025/03/experts-committee-rights-persons-disabilities-commend-canada-accessible
  • Projet de loi C-62 (Canada, 2024), suspension de l’extension de l’AMM aux troubles mentaux jusqu’en 2027. https ://www.parl.ca/DocumentViewer/fr/44-1/projet-loi/C-62/sanction-royale

Instances médicales et sociétés savantes

  • Association médicale mondiale, Déclaration sur l’euthanasie et le suicide assisté (Tbilissi, 2019). https ://www.wma.net/policies-post/declaration-on-euthanasia-and-physician-assisted-suicide/
  • Society of Canadian Psychiatry, Brief on MAID for Mental Illness, octobre 2023. https ://suicideprevention.ca/wp-content/uploads/2023/10/Society-of-Canadian-Psychiatry-MAID-MI-Brief-2023-Oct-13.pdf
  • SFAP, Société française d’accompagnement et de soins palliatifs : société savante française reconnue d’utilité publique, fondée en 1989. Fédère environ 10 000 soignants et 6 000 bénévoles d’accompagnement. Acteur de référence des soins palliatifs en France, opposée à la légalisation de l’euthanasie (« donner la mort n’est pas un soin »). Consultations nationales 2024 et 2026. https ://www.sfap.org/
  • FMC-HGE, « Les soins palliatifs et aide à mourir, législation 2026 ». https ://www.fmcgastro.org/texte-postu/postu-2026/les-soins-palliatifs-et-aide-a-mourir-legislation-2026/

Voix des personnes handicapées

  • Not Dead Yet, Assisted Suicide Talking Points. https ://notdeadyet.org/assisted-suicide-talking-points/
  • Disability Rights Education & Defense Fund (DREDF), positions et publications.

Analyses académiques

  • Scott Y. H. Kim, « Canadian Medical Assistance in Dying and the Hegemony of Privilege », American Journal of Bioethics, vol. 23, n° 11, 2023. https ://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11146200/
  • Daryl Pullman, « Slowing the Slide Down the Slippery Slope of Medical Assistance in Dying », American Journal of Bioethics, 2023.
  • Coelho et al., « When Death Becomes Therapy : Canada’s Troubling Normalization of Health Care Provider Ending of Life », American Journal of Bioethics, 2023.
  • Jacques Wels et coll., Addressing the Slippery Slope Argument : Trends in Euthanasia Among Patients with Psychiatric Disorders and Dementia in Belgium, 2002–2023, PLOS Medicine / medRxiv, 2025 — référence à connaître pour comprendre le contre-argument. https ://www.medrxiv.org/content/10.1101/2025.01.09.25320248v1.full
  • La proportion de 70 à 80 % de femmes euthanasiées pour raisons psychiatriques : Étude de référence publiée dans JAMA Psychiatry par Scott Kim (qui analyse la surreprésentation féminine) sur pubmed : https ://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26864709/

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