5 arguments contre l'avortement fondés sur la raison
Dans le débat public contemporain, la position « pro-vie » est presque toujours caricaturée. On tente souvent de la réduire à une posture exclusivement religieuse, dogmatique, voire hostile à la modernité. Cette vision binaire — la foi d’un côté, la raison et la science de l’autre — est au mieux une erreur d’analyse au pire de la mauvaise foi. A contre-courant de cette vision caricaturale, nous allons montrer ici que la défense de la vie dès la conception est fondée sur des arguments rationnels bien établis.
Dans le domaine scientifique, les avancées spectaculaires de la biologie moderne, de la génétique et de l’imagerie médicale fournissent des arguments solides à ceux qui défendent la vie dès la conception. L’observation rigoureuse des faits biologiques permet de tenir une position contre l’avortement sans se référer à la religion.
Mais la démonstration ne se limite pas aux faits biologiques. Elle s’appuie également sur la raison philosophique et les principes fondamentaux du droit — ces socles sur lesquels sont bâties nos sociétés et qui permettent de construire une position éthique solide et cohérente.
Loin de l’émotionnel et des slogans, voici cinq arguments rationnels qui invitent à reconsidérer la nature de l’avortement.
1. La preuve biologique : un être humain à part entière dès la fécondation
Le premier argument n’est pas moral, il est fondé sur la science. Celle-ci nous apprend que dès l’instant de la fécondation, un nouvel organisme vivant unique est créé et que cet organisme est un être humain. L’embryon possède un ADN complet, unique et distinct de celui de ses deux parents. Il a son propre sexe, ses propres caractéristiques génétiques et, très vite, son propre groupe sanguin. Il n’est ni le père, ni la mère, mais un tiers. La science nous dit qu’il ne s’agit pas d’un « humain potentiel » (qui pourrait ou pourrait ne pas devenir humain), mais d’une « vie humaine avec un potentiel ». L’être humain intégral est présent dès le départ sous forme d’information. Le temps ne fait que « déplier » ce qui est déjà là. Il n’y a aucun apport extérieur d’information après la fécondation.
« L’organisme devient ainsi la réalisation d’un programme prescrit par l’hérédité. » (François Jacob, Prix Nobel de médecine).
- Un consensus scientifique qui va au-delà des opinions. Il existe un consensus dans le monde scientifique : la conception marque le début de la vie d’un nouvel être humain. Ce n’est pas une opinion « pro-vie », c’est la définition même donnée par tous les manuels de référence en médecine, comme le célèbre Langman’s Medical Embryology qui enseigne que « le développement commence avec la fécondation ».
Cette réalité est telle que même les intellectuels les plus favorables à l’avortement la reconnaissent par honnêteté intellectuelle :
- Peter Singer, bioéthicien athée et fervent défenseur de l’avortement, admet : « Il ne fait aucun doute que dès les premiers instants de son existence, un embryon conçu à partir de spermatozoïdes et d’ovules humains est un être humain. »
- David Boonin, auteur de A Defense of Abortion, concède également : « Un fœtus humain est simplement un être humain à un stade très précoce de son développement. »
Mais les partisans de l’avortement, s’ils peuvent reconnaître que le fœtus est un être humain, objectent : cela ne fait pas de lui une personne. A ce stade précoce, l’embryon n’est pas formé, il n’a pas tous ses organes. Peut-on vraiment parler d’une personne humaine alors qu’il ne ressemble qu’à un amas de cellules et qu’il n’a ni conscience ni langage ?
2. Le principe de continuité : une personne humaine dès le commencement
Cette objection repose sur une distinction philosophique artificielle entre l’être humain (biologique) et la personne (juridique ou morale). Or, la raison nous oblige à admettre qu’il existe un continuité de la personne depuis la fécondation jusqu’à l’adulte.
Il n’y a pas de « saut magique », ni aucun instant objectif, après la fécondation, où le fœtus subirait une transformation de nature telle qu’il passerait de « chose » à « personne ». La différence entre un embryon, un fœtus, un nouveau-né et un adulte est une différence de degré, et non de nature.
Pour démontrer rationnellement que les critères invoqués (apparence, conscience, organes) sont insuffisants pour exclure le fœtus de l’humanité, les éthiciens utilisent l’acronyme S.L.E.D. Ces quatre différences entre le fœtus et le nouveau-né ne justifient pas une différence de traitement :
- S (Size / Taille) : L’embryon est minuscule, certes. Mais depuis quand la taille détermine-t-elle la valeur d’une personne ? Un homme de 2 mètres n’est pas plus humain qu’un enfant de 1 mètre. La taille est un critère physique, pas moral.
« Un être qui mesure un centimètre de long est-il respectable ? S’il en mesure 50, devient-il cinquante fois plus respectable que le précédent ? Les gens qui comptent en années et en kilogrammes le respect qu’ils doivent à une personne ne sont pas animés de bonnes intentions. »
Jérôme Lejeune, cité dans Manuel sur l’embryon humain, Fondation Jérôme Lejeune.
- L (Level of development / Niveau de développement) : C’est l’argument de la conscience et des organes. Un embryon est moins développé qu’un nouveau-né, qui est lui-même moins développé qu’un adulte. Si la conscience de soi définit la « personne », alors un nouveau-né, un patient dans le coma voire, en tirant l’argument un peu loin, une personne qui dort, ne sont pas des personnes. L’être humain se définit par ce qu’il est (son essence), et non par ce qu’il est capable de faire à un instant T (ses fonctions).
- E (Environment / Environnement) : Le passage de l’intérieur (utérus) à l’extérieur (à l’air libre) est un simple changement de lieu. Un changement de localisation géographique de quelques centimètres ne peut logiquement pas transformer un amas de cellules en une personne dotée de droits.
- D (Degree of dependency / Degré de dépendance) : Le fœtus a besoin de sa mère pour vivre. Mais les nourrissons, les personnes handicapées ou sous assistance médicale sont aussi dépendants. La dépendance à autrui appelle à la solidarité et à la protection, elle n’est pas un permis de tuer. Le fait que l’embryon ait besoin de l’utérus pour survivre prouve sa dépendance, pas son absence d’individualité. Le fœtus habite le corps de la mère comme nous habitons une maison. Nous sommes dépendants des murs et du toit pour nous abriter, nous résidons à l’intérieur, mais cela ne fait pas de nous une « partie » de la maison (comme le seraient des briques ou du plâtre). L’avortement ne retire pas une partie du corps de la femme, il interrompt le cycle de vie d’un autre corps.
En somme, l’embryon ne ressemble pas à un « amas de cellules » indifférencié ; il ressemble exactement à ce à quoi une personne humaine doit ressembler à cet âge-là. Lui dénier le statut de personne parce qu’il n’a pas encore atteint un certain stade de développement est une forme de discrimination temporelle.
Si l’on accepte la conclusion scientifique et logique des deux premiers points — à savoir que le fœtus est un être humain et une personne humaine à part entière — la nature du débat change radicalement. Il ne s’agit plus de retirer un “amas de cellules”, mais de mettre fin à la vie d’une personne. Pour autant, pour beaucoup, même en ayant connaissance de cela, l’avortement reste acceptable au nom de la liberté et du droit des femmes à disposer de leur corps. Le droit à la liberté et à l’autonomie corporelle peut-il aller jusqu’à justifier la mort intentionnelle d’un être humain innocent ?
3. Il est interdit de tuer un être humain innocent : la vie prime sur la liberté
Ce troisième point découle implacablement des deux précédents. Si le fœtus est biologiquement un être humain (point 1) et qu’il est une personne au même titre que nous (point 2), alors la règle fondamentale de toute société civilisée s’applique à lui : il est interdit de tuer intentionnellement un être humain innocent.
L’argument de la liberté (“Mon corps, mon choix”) se heurte ici à la logique des droits de l’homme.
La hiérarchie des droits.
La vie est la condition de la liberté. Dans une société juste, les droits ne sont pas tous égaux ; ils sont hiérarchisés.
- Le droit à la vie est le droit fondamental. Il est la condition sine qua non de tous les autres. Pour être libre, pour s’exprimer, pour disposer de son corps, il faut d’abord être vivant.
- Rationnellement, lorsqu’un conflit survient entre deux droits, le droit fondamental (la vie) prévaut toujours sur un droit secondaire (l’autonomie). Affirmer que la liberté de ne pas être enceinte vaut plus que la vie même d’un enfant est une inversion des valeurs qui fragilise l’ensemble des droits humains.
La limite de la liberté. Le principe universel de la liberté est qu’elle « s’arrête là où commence celle des autres ».
- Puisque nous avons établi scientifiquement que le fœtus est un corps distinct (et non une partie du corps de la mère), le « droit à disposer de son corps » ne peut pas inclure le droit de détruire le corps de quelqu’un d’autre.
- L’avortement n’est pas un acte de « disposition de soi », mais un acte qui affecte de manière irréversible un tiers innocent. Contrairement à la légitime défense (où l’on se protège d’un agresseur), le fœtus est l’innocence absolue : il n’a commis aucune faute, il ne fait qu’exister là où la nature l’a placé. La raison interdit de faire payer le prix fort à un innocent au nom de la liberté personnelle.
Les cas tragiques du viol et de l’inceste C’est l’argument émotionnel le plus fort. Le traumatisme de la victime est immense et indéniable. Pourtant, d’un point de vue rationnel et éthique, la question demeure : doit-on punir un enfant pour le crime de son père ? L’enfant conçu lors d’un viol est tout aussi innocent que celui conçu dans l’amour. La justice interdit la peine de mort pour le criminel (dans nos sociétés européennes) ; il est donc illogique d’appliquer la peine de mort à la victime innocente (l’enfant). La réponse rationnelle à la violence n’est pas une autre violence, mais l’accompagnement, la compassion et l’adoption, pour ne pas ajouter un drame à un autre.
Si l’argument de la liberté individuelle n’est pas acceptable, le débat se déplace aussi vers une forme de compassion préventive. C’est l’autre argument qui est souvent mis en avant repose sur l’évaluation des conditions d’existence futures : ne vaudrait-il pas mieux empêcher de naître un enfant si l’on a l’impression que sa vie sera difficile ou impossible, marquée par le handicap ou la précarité ?
4. Nous ne pouvons pas être juges de la valeur d’une vie
L’argument le plus subtil, mais peut-être le plus profond, est celui de notre ignorance. De quel droit pouvons-nous décréter qu’une vie « ne vaut pas la peine » d’être vécue en nous basant sur des critères médicaux, financiers ou sociaux à un instant T ?
Rationnellement, nous devons admettre que nous faisons de mauvaises prédictions de l’avenir. Juger la valeur future d’une vie à l’aune de ses conditions de départ est une erreur de logique majeure qu’on pourrait appeler le déterminisme abusif.
L’histoire humaine et l’expérience quotidienne nous prouvent que le bonheur ne dépend pas de la perfection physique, ni de l’aisance matérielle, mais de la capacité à être aimé et à trouver un sens à son existence. Supprimer une vie par « peur qu’elle soit malheureuse », ce n’est pas de la compassion, c’est une condamnation préventive basée sur nos propres angoisses. Nous n’avons pas le pouvoir de donner le bonheur, mais nous n’avons pas non plus le droit de confisquer la chance de le vivre. Notre rôle collectif est de sécuriser l’environnement pour que la vie s’épanouisse, pas de supprimer le vivant pour simplifier l’environnement.
D’un point de vue purement logique :
- Si l’on laisse vivre l’enfant et que sa vie est difficile, la société peut agir pour l’aider (soins, aides, affection). C’est réparable ou améliorable.
- Si l’on tue l’enfant par précaution et qu’on s’est trompé (il aurait été heureux), l’erreur est irréversible.
- La raison dicte de ne pas prendre une décision irréversible (la mort sur la base d’une hypothèse incertaine (la qualité de vie future).
De plus, l’histoire regorge d’exemples éclatants qui contredisent la logique fataliste :
- Andrea Bocelli : Les médecins avaient conseillé à sa mère d’avorter car l’enfant naîtrait probablement avec un handicap grave suite à une appendicite pendant la grossesse. Elle a refusé. Cet enfant est devenu l’une des plus belles voix du monde, apportant de la joie à des millions de personnes.
- Nick Vujicic : Né sans bras ni jambes, sa vie aurait pu être qualifiée objectivement d’ « invivable » ou de « tragédie » par la médecine prénatale. Il est aujourd’hui un mari heureux, un père de famille comblé et un conférencier international qui a sauvé des milliers de personnes du suicide par son témoignage de joie.
- Cristiano Ronaldo : Sa mère a songé à avorter en raison de la pauvreté extrême de la famille et de l’alcoolisme du père. Le médecin a refusé, elle a tenté des méthodes artisanales, sans succès. Cette vie “de trop” est devenue une légende du sport et une source d’inspiration pour la jeunesse mondiale.
L’existence factuelle de personnes comme Nick Vujicic prouve scientifiquement que l’équation Handicap = Malheur est fausse. Mettre en avant leur cas n’est pas (seulement) émotionnel, c’est une preuve par l’exemple que le bonheur est possible indépendamment des conditions matérielles et physiologiques. Protéger la vie, c’est parier sur cette inépuisable capacité de l’homme à transformer l’épreuve en bonheur.
Reconnaître la détresse de beaucoup de femmes qui avortent
Toutefois, une approche rationnelle ne peut ignorer la détresse psychologique ou matérielle qui pousse de nombreuses femmes vers l’avortement. Souvent, celles-ci ne choisissent pas l’IVG par « liberté », mais par contrainte (précarité économique, pression du conjoint, peur de l’avenir). Cependant, la réponse logique à la misère ou à la solitude n’est pas l’élimination de l’enfant, mais le soutien à la mère. Une société rationnelle ne résout pas les problèmes sociaux (logement, revenus, garde d’enfants) par la suppression des personnes qui posent problème. Le véritable progrès consiste à offrir aux femmes des alternatives concrètes (aides financières, structures d’accueil, adoption) pour qu’aucune ne se sente obligée de sacrifier son enfant pour survivre socialement.
Mais chez les plus sceptiques le doute peut persister : et si le fœtus n’était pas encore une “personne” au sens philosophique ? Si nous n’en sommes pas sûrs à 100 %, pourquoi interdire l’avortement ?
5. Le principe de précaution : le pari de la vie
Cet argument s’adresse à des personnes qui n’accepteraient pas les arguments que nous avons avancés précédemment et qui considèreraient, malgré ce qui a été dit, qu’il persiste une incertitude sur le moment précis où l’esprit ou la conscience émerge. la rationalité impose la prudence. C’est le principe de précaution appliqué à l’éthique.
L’asymétrie du risque : Analysons les enjeux froidement.
- Si les “pro-vie” ont tort et que le fœtus n’est qu’un amas de cellules, alors l’interdiction de l’avortement est une atteinte injuste à la liberté des femmes. C’est grave.
- Mais si les “pro-vie” ont raison et que le fœtus est un être humain, alors l’avortement est un homicide de masse. C’est une catastrophe irréversible.
La charge de la preuve : En logique comme en droit, le doute doit toujours profiter à l’accusé ou à la victime potentielle. Si un chasseur voit une ombre bouger dans un buisson et ignore s’il s’agit d’un sanglier ou d’un promeneur, la seule décision rationnelle est de ne pas tirer. Tant que la preuve absolue que le fœtus n’est pas une personne n’est pas faite (et elle est impossible à faire scientifiquement), la morale et la raison imposent de s’abstenir de détruire ce qui est, à minima, une vie humaine en devenir.
Si l’on ne peut prouver avec certitude que le fœtus n’est pas une personne, alors le détruire comporte le risque gravissime de commettre un homicide. La raison commande donc de s’abstenir et de protéger le bénéfice du doute au profit de la vie.
Conclusion :
Ces arguments montrent que la défense de la vie à naître n’est pas une opinion obscurantiste, mais qu’elle est fondée sur des éléments rationnels convergents qui viennent de la biologie, de la philosophie ou du droit.
Lorsqu’on regarde ces faits, l’avortement apparaît pour ce qu’il est : une contradiction avec les principes mêmes qui fondent nos démocraties, à savoir la protection des plus vulnérables et l’égalité inconditionnelle de tous les êtres humains.
Une société véritablement rationnelle et progressiste ne se mesure pas à sa capacité à éliminer ceux qui la dérangent ou qui ne sont pas encore autonomes. Elle se mesure à sa capacité à élargir le cercle de sa protection juridique à tous les membres de la famille humaine, sans exception et aux plus vulnérables en particuliers. Choisir la raison, c’est avoir le courage de reconnaître l’humanité de l’embryon et d’agir en conséquence.
Pour aller plus loin :
Mathieu Lavagna, La raison est pro-vie.
Pascal Ide, Le zygote est-il une personne humaine ?
Fondation Jérôme Lejeune, Manuel de bioéthique des jeunes.
Stéphane Mercier, La philosophie pour la vie.
Gregor Puppinck, Objection de conscience et droits de l’homme.