« Nous ne pouvons sauver ces bébés qu'en sauvant leurs mères » : Homélie sur la vie du cardinal Seán O'Malley (janvier 2020)
La sacralité de toute vie est le fondement de la vie en société
Lorsque l’Église lance le cri prophétique « Choisis la vie ! », nous rendons un grand service à toute la société. La vie est sacrée. La vie est un mystère. La vie doit être protégée, nourrie, respectée. L’Évangile de la Vie est au cœur de l’enseignement social de l’Église.
Lorsque la valeur de la vie est compromise ou diminuée, c’est toute la société qui est en danger. Si nous donnons à l’État le pouvoir de déterminer quels êtres humains sont dignes de vivre et lesquels doivent être éliminés, nous ouvrons la boîte de Pandore, déchaînant ainsi toutes les formes d’injustice et de violation de la dignité humaine. Cela met en péril le sens même de la coexistence démocratique. Plutôt que des sociétés de personnes vivant ensemble, nous créons une société où les gens sont rejetés, marginalisés, déracinés et opprimés.
L’éthique cohérente de la vie [« Consistent ethic of life » : concept formulé par le cardinal Bernardin : la défense de la vie doit être cohérente, de la conception à la mort naturelle, et englober l’avortement comme la pauvreté, la peine de mort ou la guerre.], défendue par l’Église, contraste avec la proclamation incohérente des droits de l’homme, qui ne parvient pas à protéger la vie lorsqu’elle est la plus vulnérable. Les droits de l’homme, sans le droit à la vie, sont comme les habits neufs de l’empereur : c’est une imposture, un exercice d’auto-illusion.
L’antidote à la culture de mort : communauté, solidarité et miséricorde
Le message pro-vie de l’Église rend un grand service à toute la société. La culture de mort découle de l’individualisme extrême de notre époque. L’antidote proposé par l’Église réside dans la communauté et la solidarité. Le pape François parle toujours d’une culture de la rencontre. Le Saint-Père déplore le fait que nous ayons trop peu fait pour accompagner adéquatement les femmes dans des situations très difficiles.
La bonne nouvelle est que Dieu ne renonce jamais à nous. Il ne se lasse jamais de nous aimer. Il ne se lasse jamais de nous pardonner, ni de nous donner une autre chance.
Le mouvement pro-vie doit être le visage miséricordieux de Dieu envers les femmes confrontées à une grossesse difficile. Le jugement ou la condamnation ne font pas partie de l’Évangile de la Vie.
Ne pas juger : la femme adultère et les pharisiens
Nous sommes souvent prompts à juger les gens parce que nous n’avons pas marché dans leurs mocassins. Tant que nous ne nous trouvons pas nous-mêmes dans la même situation, nous ne savons pas ce que nous ferions ; nous pourrions faire la même chose que ce que nous jugeons chez les autres.
Le récit évangélique de la rencontre de Jésus avec la femme prise en flagrant délit d’adultère est l’une des scènes les plus dramatiques du Nouveau Testament. Les pharisiens sont déterminés à enfermer Jésus dans un dilemme. « La femme devrait-elle être punie de mort, conformément à la loi ? » ont-ils exigé. Si Jésus disait « non », ils l’accuseraient de désobéir à la loi. Si Jésus disait « oui, tuez-la », ils le retourneraient contre le peuple parce qu’il aurait fait mettre à mort une femme.
Les pharisiens ont amené cette femme presque comme un accessoire de scène qu’ils utilisaient pour leurs objectifs politiques. Il est intéressant de noter que son partenaire, lui, s’est soustrait à la punition. C’est seulement la femme qui paie le prix de ses actes. Elle est remplie de honte et craint pour sa vie, traversée par des sentiments de colère, de désespoir, de déception et un profond sentiment de solitude.
Les sentiments de cette femme dans l’Évangile doivent être semblables à ceux d’une jeune femme prise dans la crise d’une grossesse indésirée. Elle se sent accablée, seule, effrayée, confuse.
Nous ne devons jamais permettre que les femmes perçoivent le mouvement pro-vie comme une bande de personnes en colère et moralisatrices — des pharisiens, des pierres à la main, la regardant de haut et la jugeant.
Nous souhaitons que cette femme fasse l’expérience de l’amour miséricordieux du Christ. Jésus ne cautionne pas la faute de cette femme, mais Il ne la condamne pas. Il l’invite à prendre un nouveau départ, à savoir qu’elle est pardonnée et aimée. Le pape François nous exhorte à pratiquer « l’art de l’accompagnement », qui nous apprend à enlever nos sandales devant la terre sacrée de l’autre, en l’occurrence la femme en situation de crise. Cet accompagnement doit être stable et rassurant, reflétant notre proximité et notre regard compatissant qui guérit, libère et encourage la croissance dans la vie chrétienne. C’est précisément ce que font les Sisters of Life, le Projet Rachel et les nombreux ministères pro-vie.
Sauver les mères pour sauver les enfants
En tant que croyants et membres de la famille du Christ, nous voulons sauver des milliers d’enfants innocents qui risquent d’être mis à mort par les personnes mêmes dont la profession et la mission devraient être de guérir et de protéger la vie. La vérité est que nous ne pouvons sauver ces bébés qu’en sauvant leurs mères. Si elles font l’expérience de la miséricorde aimante de Dieu au sein d’une communauté qui prend soin d’elles, elles deviendront alors capables de montrer de la miséricorde envers leurs propres enfants.
Le mouvement pro-vie doit viser à sauver les mères. Il faut se concentrer sur les femmes pour essayer de comprendre ce qu’elles souffrent.
Le défi de Jean-Paul II et la conversion de Bernard Nathanson
Dans notre pays, des millions de femmes ont subi un avortement, et des millions d’hommes les y ont poussées, encouragées et conduites à la clinique. Ne serait-il pas merveilleux si certains d’entre eux pouvaient accepter le défi lancé par Jean-Paul II à ceux qui ont choisi l’avortement, afin de s’engager en faveur de la vie ? Que ce soit en acceptant la naissance d’un autre enfant, ou en accueillant et en prenant soin de celui qui a le plus besoin de quelqu’un à ses côtés, pour devenir ainsi les promoteurs d’une nouvelle façon d’envisager la vie humaine.
L’une des personnes à avoir relevé ce défi fut le Dr Bernard Nathanson, fondateur de la NARAL [organisation américaine de défense du droit à l’avortement, fondée en 1969. Bernard Nathanson en fut l’un des cofondateurs] et figure du mouvement pro-avortement aux États-Unis. Dans les années 1970, le Dr Nathanson dirigeait une clinique d’avortement à New York qui fonctionnait de 8h00 à minuit. Il y pratiquait environ 100 avortements par jour.
Mais ensuite, après avoir promu l’avortement et persuadé les gens de son urgence, Bernard Nathanson a enfin entendu cette voix enfantine souligner une vérité dérangeante. Sa conscience ne pouvait plus lui permettre de se voiler la face et de croire que cet enfant à naître n’était pas un être humain.
Le docteur Bernard Nathanson devint alors le plus éloquent opposant à l’avortement et à son industrie. En 1982, je l’ai invité à venir s’adresser aux dirigeants noirs et hispaniques de l’archidiocèse de Washington. Quelques années plus tard, le Dr Nathanson m’a accompagné au Honduras où il a présenté son film, Le Cri silencieux, au corps médical et à la télévision nationale. Cela a été déterminant dans l’adoption des lois qui ont abrogé l’avortement légalisé au Honduras. Il a passé le reste de sa vie à essayer d’obtenir le même résultat aux États-Unis.
La grâce de Dieu a transformé Saul de Tarse, l’implacable persécuteur de l’Église, en apôtre des Gentils ; et cette même grâce a transformé Bernard Nathanson, le fondateur de la NARAL, en un apôtre de l’Évangile de la Vie.
Évangéliser avec beauté et joie
Le défi que le pape François lance à nos jeunes est d’être des évangélisateurs. Évangéliser avec beauté et joie, non avec suffisance et mépris. Le Saint-Père dit dans Evangelii Gaudium : « Pour communiquer les enseignements moraux qui favorisent la croissance dans le mode de vie de l’Évangile, il est utile de souligner sans cesse l’attrait et l’idéal d’une vie de sagesse, d’épanouissement personnel et d’enrichissement. À la lumière de ce message positif, notre rejet des maux qui mettent en danger la vie pourra être mieux compris. Plutôt que des experts en prédictions catastrophiques, ou des juges austères déterminés à débusquer chaque menace et déviation, nous devrions apparaître comme de joyeux messagers de propositions stimulantes, des gardiens de la bonté et de la beauté qui brillent dans une vie fidèle à l’Évangile. »
À Lampedusa, le pape François a déposé une gerbe de fleurs dans la mer, là où des milliers d’immigrants pauvres ont perdu la vie. Il a mis en garde contre la mondialisation de l’indifférence.
L’adoption comme réponse
Nous sommes confrontés à ce même problème au sein du mouvement pro-vie. Tout comme avec l’esclavage par le passé, aujourd’hui de nombreux Américains sont révulsés par l’avortement mais croient qu’il s’agit d’un mal nécessaire. Notre tâche est de leur montrer qu’il n’est pas nécessaire. C’est un mal, oui, mais il n’est pas nécessaire.
Là où règnent la communauté et la solidarité, des solutions plus humaines se présentent d’elles-mêmes face à une grossesse difficile. Lorsque la décision de la Cour suprême concernant l’avortement a été rendue, la réponse logique de notre mouvement pro-vie a été un appel résolu à « l’adoption, pas l’avortement ». La vérité est que, chaque année, le nombre d’adoptions diminue alors que le nombre d’avortements dépasse le million. Beaucoup de jeunes Américains ne connaissent personne qui ait été adopté, et s’ils en connaissent, c’est probablement quelqu’un originaire de Chine, de Russie ou du Guatemala — ce qui donne l’impression que confier un enfant à une famille adoptive n’est pas une pratique courante chez les Américains.
Il faut que les gens entendent les belles histoires d’adoption nées de mères biologiques courageuses et de familles adoptives généreuses qui ont vraiment offert un foyer aimant à un enfant adopté. À Boston, nous intégrons l’adoption à un programme d’éducation à la vie destiné à nos jeunes.
Avortement et pauvreté : la justice économique
La majorité des femmes qui succombent à l’avortement sont des personnes pauvres. La pauvreté est une force déshumanisante qui amène les gens à se sentir piégés et à faire ce choix horrible. L’Évangile de la Vie exige que nous œuvrions pour la justice économique dans notre pays et dans le monde. Dans une société où les riches s’enrichissent toujours plus et les pauvres s’appauvrissent, l’avortement se profile de manière toujours plus grande. Le planning familial a d’ailleurs été fondé à l’origine pour éliminer les pauvres.
Nous pouvons sauver les bébés à naître de l’avortement en sauvant leurs mères d’une vie de pauvreté et de désespoir. Le pape François bouscule notre complaisance et notre indifférence face à la pauvreté oppressive qui engendre tant d’avortements.
Oui, l’éthique cohérente de la vie de l’Église catholique est un grand service rendu à la société. C’est notre tâche de témoigner de la vérité selon laquelle l’amour, la compassion et la solidarité peuvent construire une société juste qui sera plus sûre pour les pauvres, les enfants à naître et les personnes marginalisées.
Le peuple du « Oui »
Je partage souvent avec les gens le fait que, sur l’île de Martha’s Vineyard, il y a une magnifique église dédiée à saint Augustin. Elle possède de beaux vitraux qui représentent les sept sacrements. Lorsque les touristes entrent dans l’église, la première fenêtre qu’ils voient est celle qui représente le sacrement de la confession avec les clés croisées, l’étole du prêtre et ces mots : « Va et ne pèche plus ». Mais l’église n’est pas climatisée, alors pendant les chaudes journées d’été, on ouvre toutes les fenêtres. Or, la seule partie du vitrail qui s’ouvre est celle où apparaît le mot « ne… plus ». Ainsi, les touristes qui entrent dans l’église voient le vitrail qui affiche désormais : « Allez, péchez davantage ».
Durant mes dix années comme évêque là-bas, pas une seule personne ne s’est jamais plainte de cette fenêtre. L’ironie est que beaucoup de gens nous perçoivent, nous les catholiques, comme des personnes qui disent toujours « Non » — « Ne fais pas ceci, ne fais pas cela ». En réalité, nous sommes des personnes qui disent « Oui » : oui à Dieu, oui à la vie, oui à la compassion pour les pauvres et les souffrants, oui à la solidarité et à la communauté qui font de nous des messagers de joie, même dans une vallée de larmes.