Je suis trop petite pour lutter contre le système
Sage-femme depuis neuf ans, Pauline a été confrontée très tôt à des situations qui heurtaient ses convictions : un acte posé presque sans y penser, un pédiatre qui décide seul, un système écrasant auquel il est difficile de résister. Ce témoignage n’est pas un récit de victoire — c’est celui d’une soignante qui a cherché, et trouvé, sa propre façon de servir la vie.
Les illusions perdues
Les sujets éthiques m’ont toujours passionnée, au niveau éthique mais aussi philosophique. J’ai toujours été investie, je voulais me former là-dessus ! Et un jour, sur l’IVG, mon positionnement est passé du théorique à la pratique. Avant, j’avais témoigné de ces sujets-là, mon discours était construit, tout semblait simple. Maintenant quand je me revoie, j’ai un sourire un peu amusé sur moi. Je ne le ferais plus comme ça.
Devant la misère sociale, qu’est-ce qu’on fait ? Cette approche de terrain ne change pas mon idée de fond. Je sais ce qui est bon pour l’homme mais je dois accompagner à partir de là où en sont les femmes. Les problématiques humaines et professionnelles sont tellement complexes et je veux être dans le concret de la vie.
« Je n’ai pas su dire non »
C’est quand on est étudiante sage-femme que les questions se posent. J’étais préparée, je savais que j’allais y être confrontée, je savais ce que je voulais répondre. Et pourtant, j’ai participé à des choses pour lesquelles je n’ai pas eu le temps de dire non. Au bloc, on m’avait proposé d’aller dans la salle IVG pour voir les gestes techniques du curetage. Les gens étaient bienveillants, j’aurais pu dire non et pourtant et je ne l’ai pas fait. Le gynécologue était gentil, il expliquait bien et il m’a demandé si je voulais essayer pour apprendre comment faire. Encore une fois, j’aurais pu dire non, il aurait compris. Et je me suis vue, l’instrument dans la main, la main du gynécologue sur la mienne pour me montrer le mouvement. J’étais un peu sidérée. C’était bizarre, je me regardais faire ça et je me disais que c’était ce que je n’avais jamais voulu faire et pourtant j’étais là. Je n’ai pas été traumatisée, je m’en suis remise. J’aurais pu dire non et je ne l’ai pas fait. Je me suis laissée prendre par la technique. Le gynécologue m’a demandé si je voulais faire le suivant et là j’ai dit : « non, non ! ça va bien comme ça ! » Et il a respecté ma décision.
L’impuissance face à la violence du système
Plus tard, je travaillais dans un service où il y avait beaucoup de prématurés, l’ambiance avec les pédiatres était détestable. Ils ne supportaient pas les sage-femmes et étaient très agressifs ! Un jour, débordée par le travail, j’arrive pour dépanner sur une césarienne. La femme attendait des jumeaux mais un des deux avait une pathologie, il allait très mal et il devait mourir. La mère avait dit de ne rien faire et de le laisser mourir naturellement mais c’est alors que le pédiatre était arrivé à toute vitesse et avait mis une seringue de morphine dans le cordon. Je l’avais dans les mains juste avant, j’étais là et j’étais choquée ! Ce n’était pas ça que j’aurais voulu faire, je voulais lui crier dessus mais je n’ai rien dit… de toute façon il m’aurait envoyé balader en me disant que je n’avais qu’à pas l’appeler. Et puis s’il n’avait pas fait ça… on avait aucun moyen dans ce service de prendre en charge ce bébé… pas d’unité de soins palliatifs… je lui aurais dit qu’il ne fallait pas faire ça et il m’aurait dit que ce bébé prendrait le lit d’un autre en réanimation… Et là j’ai réalisé que j’étais trop petite, trop faible et que je ne pouvais pas lutter contre un système qui ne voulait pas accompagner ces enfants, là, contre cette équipe de pédiatres qui ne voyaient pas les choses comme ça. J’avais juste un sentiment d’échec. Ce n’était plus mon combat.
« Après la maternité, je ne peux plus voir les choses de la même manière »
Entre temps, j’ai eu des enfants, et tout ça m’atteint dans ma chair maintenant ! Je me sens mal dans cet environnement hyper technique, je ne peux plus supporter, comme le jour où on a galéré pour intuber un enfant, c’était difficile, on n’y arrivait pas et on était traumatisé pour lui… j’avais envie de pleurer… Je me suis dit stop… je n’avais plus de distance.
L’accompagnement comme réponse à la grande vulnérabilité
Je me suis alors occupée de la prise en charge des femmes qui avaient de grosses vulnérabilités psycho-sociales. Malgré les problèmes, elles sont là parce qu’elles ont choisi de garder leur enfant mais elles ont besoin d’être accompagnées. Au milieu d’un système de soins déshumanisé, on a monté cette unité qui accueille la vie au mieux et l’accompagne. J’ai l’impression de moins subir et de pouvoir aider dans de petites choses… l’aide semble misérable par rapport aux besoins, mais c’est déjà ça ! En face de certains cas, je me dis « ce sera la catastrophe » et… c’est la catastrophe… les gamins qui finissent dans des familles d’accueil pires que leur propre famille… et quelques fois je me dis « heureusement qu’il y a tout de même des avortements » … parce que concrètement, sur le terrain il n’y a pas les moyens d’un accompagnement et il n’y a pas de place dans les structures d’accueil… il n’y a pas de place… ! Et pourtant, dans l’absolu, ce raisonnement, il ne tient pas… je sais au fond de moi que c’est forcément mal de faire un avortement… mais la vie est tellement complexe… Les femmes que je rencontre veulent juste garder leur enfant et je fais ce que je peux à mon niveau pour que la chaîne des catastrophes soit cassée. C’est comme essayer de tisser un réseau d’entraide autour de ces femmes et essayer de trouver le positif même quand c’est la merde ! Finalement, même si je sais que cela va être la catastrophe, je veux porter un regard positif et donner sa chance à tout le monde… malgré le fait qu’on n’a que peu de reconnaissance, peu de moyens et qu’on est en sous-effectifs permanents !
Je me sens à ma place, ici, quand j’accompagne. J’ai lâché le combat dans la salle de naissance… professionnellement, c’est fini, je veux passer à autre chose… c’est un ensemble mais, je suis trop petite, trop faible pour le système !
J’ai de la chance d’avoir une liberté face à l’argent… un conjoint qui a aussi un salaire me permet de ne pas me sentir coincée. Je peux me libérer un jour. Les questions personnelles, les questions d’éthique et les questions professionnelles sont très liées et notamment dans les métiers de soin. On soigne avec tout ce qu’on est. Je m’en fous qu’on puisse penser que je fais bien ou mal parce que je suis complètement convaincue que je sers la vie. Un jour un médecin m’a dit « je suis un mauvais médecin, je fais des IVG. » C’est drôle qu’il m’ait dit ça, je suis tellement loin de cette vision. La question n’est plus contre ou pour l’IVG mais poser des mots sur la souffrance et accompagner les femmes. C’est ça faire dans l’immédiat ! On a complètement dépassé le débat là ! Il y a trop d’urgences à gérer déjà ! La vie n’est pas noire ou blanche, c’est souvent gris et on se dépatouille comme on peut… et pourtant cela ne veut pas dire qu’il faut faire des choses avec lesquelles on n’est pas d’accord. »
Pauline, sage-femme depuis 9 ans.
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