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GPA : une mère porteuse refuse d’avorter un enfant atteint d’une grave malformation

Mise à jour : 27/08/2026 Temps de lecture : 6 min
Un nourisson est allongé dans un couffin dans un service de néonatalité

Assistons-nous à la version tragiquement moderne du jugement de Salomon ? Lorsque plusieurs adultes revendiquent des droits contradictoires sur un enfant, à qui « appartient-il » : à ceux que désigne le contrat, ou faut-il d’abord rechercher le bien de l’enfant ? Le drame qui se joue actuellement aux États-Unis en dit long sur l’éclatement terrible de la filiation provoqué par la GPA.


L’IVG était prévue par le contrat

McKenna West, infirmière de 28 ans et mère de deux enfants vivant en Alaska, avait accepté en 2025 de devenir mère porteuse pour Nausheen Gilkar et Omar Ahmed, un couple californien confronté à l’infertilité. Après huit tentatives de fécondation in vitro, le couple avait finalement eu recours à une gestation pour autrui (GPA).

À environ 20 semaines de grossesse, une échographie révèle que l’enfant souffre d’une hypoplasie du cœur gauche (HLHS), une grave malformation cardiaque congénitale. Cette pathologie nécessite généralement plusieurs interventions chirurgicales après la naissance, mais des traitements permettent à certains enfants atteints de vivre durablement avec cette malformation.

Les parents d’intention demandent alors à McKenna West d’interrompre la grossesse, conformément à une clause du contrat de GPA prévoyant une interruption en cas d’anomalie fœtale. La jeune femme accepte dans un premier temps de prendre rendez-vous pour un avortement.

Le contrat prévoyait une rémunération de 60 000 dollars pour la grossesse, ainsi qu’une indemnité supplémentaire de 2 000 dollars en cas d’interruption de celle-ci. Le refus de l’avortement exposait en revanche la mère porteuse à la perte de sa rémunération, au remboursement des sommes déjà perçues et à des dommages et intérêts.


Contre toute attente, elle choisit la vie

Alors que les rendez-vous pour l’IVG sont déjà fixés, McKenna West renonce finalement à interrompre la grossesse. Elle expliquera par la suite devant la justice qu’elle ne pouvait pas se résoudre à mettre fin à la vie de l’enfant qu’elle portait. Infirmière de profession, elle s’était renseignée dès l’annonce du diagnostic sur les possibilités de traitement de sa malformation cardiaque et estimait que l’enfant avait une réelle chance de vivre.

« Je savais que ce bébé, malgré le diagnostic, avait de grandes chances de survivre et de vivre longtemps », a-t-elle témoigné.

Son récit laisse aussi apparaître toute la dimension concrète et affective de cette grossesse. McKenna West, qui avait commencé à sentir l’enfant bouger vers 16 ou 17 semaines, expliquera dans une lettre que ses mouvements avaient renforcé en elle la conscience de la vie qu’elle portait. Elle avait pourtant pris rendez-vous pour avorter, d’abord à Seattle puis en Californie, mais n’est finalement pas allée au bout de la démarche.

Lors de l’audience judiciaire, elle a qualifié la perspective de l’avortement de « terrifiante », fondant en larmes à son évocation. Elle avait également déclaré : « Je ne pensais pas pouvoir vivre avec moi-même si je faisais cela. » Dans une lettre adressée à l’agence de GPA, elle expliquait plus largement :

« Dans mon rôle de mère comme dans mon métier d’infirmière, je me sens appelée à défendre, soigner et protéger les plus vulnérables. »

Confrontée à l’enfant qu’elle porte, à ses mouvements et à la possibilité qu’il puisse vivre malgré son handicap, la mère porteuse choisit de lui donner une chance de naître.

Ce choix ne constitue toutefois pas un revirement complet de sa part : McKenna West a précisé qu’elle était déjà personnellement très réticente à l’avortement lorsqu’elle avait signé le contrat de GPA.

Au moment où cette éventualité, jusque-là théorique, devient une réalité, elle refuse finalement de s’y soumettre.

Elle quitte alors l’Alaska pour le Texas, où elle entend notamment s’assurer que l’enfant puisse bénéficier d’une prise en charge adaptée après sa naissance.


De l’Alaska au Texas : le micmac juridique

C’est à ce moment que l’affaire prend une dimension juridique complexe. Le contrat de GPA a été conclu en Alaska, les parents vivent en Californie et la mère porteuse se trouve désormais au Texas. Les trois États n’ont pas les mêmes règles en matière de GPA et de filiation. L’Alaska est même intervenu dans la procédure pour soutenir que le contrat ne pouvait pas contraindre une femme à subir un avortement contre son gré.

Une bataille judiciaire s’engage alors sur les droits respectifs de la mère porteuse et des parents biologiques. Le couple commanditaire réclame la garde de l’enfant et plus de 100 000 dollars de dommages et intérêts pour violation du contrat et autres préjudices allégués.


Le bébé est finalement opéré après sa naissance

Le bébé naît le 12 août au Texas. Les parents d’intention l’ont appelé Rumi Ali Ahmed ; McKenna West lui donne le prénom de Gabriel.

En raison de sa malformation cardiaque, le nouveau-né doit rapidement subir une opération de Norwood, la première d’une série d’interventions destinées à permettre au cœur de fonctionner malgré l’absence de développement normal du ventricule gauche. Son état s’est depuis dégradé et il reste dans un état critique.

Les parents biologiques affirment aujourd’hui vouloir poursuivre les soins nécessaires. Ils contestent cependant les revendications de McKenna West, qui demande à pouvoir participer aux décisions concernant l’enfant. Après une audience particulièrement tendue le 25 août, une juge de Dallas a prolongé de quatorze jours une ordonnance interdisant notamment à la mère porteuse de voir l’enfant ou de prendre des décisions médicales le concernant. La question de la garde et de la parentalité reste donc à trancher.


Quand la GPA rencontre la réalité de la maternité

Au-delà de la bataille judiciaire, cette affaire met en lumière une contradiction profonde de la GPA. Un contrat peut prévoir les obligations de chacun, mais peut-il réellement encadrer la relation qui se crée pendant neuf mois entre une femme et l’enfant qu’elle porte ? C’est toute la contradiction éthique de la GPA : en dissociant la maternité génétique, la gestation et le projet parental, elle fragmente la filiation et risque de faire de l’enfant l’objet d’un projet organisé par les adultes, dont les caractéristiques et jusqu’aux conditions de naissance peuvent être prévues par contrat.

Mais que se passe-t-il lorsque les volontés des adultes divergent et que la femme chargée de porter l’enfant refuse finalement la décision prise par ceux auxquels il doit être remis ?

La position de l’Église catholique condamne précisément cette ambiguïté. Dès 1987, l’instruction Donum Vitae condamnait la maternité de substitution et avertissait qu’elle instaure, « au détriment des familles, une division entre les éléments physiques, psychiques et moraux qui les constituent ».

Près de quarante ans plus tard, l’affaire McKenna West donne à cette mise en garde une illustration particulièrement concrète : le contrat avait soigneusement séparé et codifié la mère génétique, la femme qui porte l’enfant et ceux auxquels il doit être remis ; il a suffi que surgisse l’imprévu — un enfant malade et une mère porteuse refusant sa mort — pour faire éclater cet ordonnancement.

« L’enfant n’est pas un dû et ne peut être considéré comme objet de propriété : il est plutôt un don. » – Donum Vitae


Un enfant malade, mais pas une vie sans valeur

L’affaire pose également une question essentielle sur le diagnostic prénatal. La malformation du bébé était grave, mais elle n’était pas nécessairement synonyme de mort à la naissance. Elle pouvait être diagnostiquée pendant la grossesse pour permettre d’organiser les soins et de préparer les médecins à intervenir rapidement.

Dans ce cas, pourtant, le diagnostic a d’abord été présenté comme une raison d’interrompre la grossesse.

La question est alors de savoir si le progrès médical doit permettre de mieux soigner les enfants fragiles ou, au contraire, de sélectionner ceux qui auront le droit de naître. Pour la morale chrétienne, la réponse est sans ambiguïté : la maladie ou le handicap ne diminuent jamais la dignité de la personne. Le diagnostic prénatal ne peut donc devenir un instrument de sélection des vies jugées suffisamment saines pour être vécues.

McKenna West n’est évidemment pas devenue, par ce seul geste, un modèle de la conception chrétienne de la maternité : l’Église elle-même rejette le principe de la GPA. Mais son refus rappelle peut-être une vérité plus fondamentale encore : un enfant, même malade, ne peut jamais être réduit à une caractéristique de son dossier médical, à une clause contractuelle ou à la satisfaction du désir des adultes qui l’ont conçu.


Le jugement de Salomon, vingt-huit siècles plus tard ?

Dans le célèbre jugement de Salomon (1 R 3, 16-28), deux femmes revendiquent la maternité d’un même enfant. Pour découvrir laquelle dit vrai, le roi ordonne qu’on coupe l’enfant en deux et qu’on en donne une moitié à chacune. L’une accepte ; l’autre supplie au contraire Salomon de remettre l’enfant vivant à sa rivale. C’est ce renoncement qui révèle aux yeux du roi la véritable mère : elle préfère perdre l’enfant plutôt que de le voir mourir.

L’affaire de McKenna West présente, à vingt-huit siècles de distance, un étonnant écho de ce récit. Le parallèle n’est évidemment pas parfait : West n’est pas la mère génétique de l’enfant et les parents biologiques, qui avaient demandé son avortement pendant la grossesse, souhaitent aujourd’hui qu’il soit soigné. Mais sur un point essentiel, la ressemblance est saisissante : lorsque la vie même de l’enfant s’est trouvée en jeu, c’est celle qui avait, juridiquement, le moins de droits sur lui qui a refusé sa mort. Lorsque les titres, les droits et les volontés des adultes entrent en conflit, la vulnérabilité de l’enfant fait apparaître une question plus fondamentale : qui est prêt et capable de faire passer le bien de l’enfant avant le sien ?

C’est précisément sur ce point que le comportement de la mère porteuse interpelle. McKenna West avait accepté le principe même de la GPA et signé un contrat prévoyant l’avortement dans certaines circonstances. Elle devait être rémunérée pour porter l’enfant puis le remettre à ses parents. Lorsque la malformation est diagnostiquée et que ceux-ci lui demandent d’avorter, elle se trouve pourtant incapable d’aller jusqu’au bout de cette logique. Elle préfère poursuivre la grossesse, au risque de perdre sa rémunération et de s’exposer à une bataille judiciaire, plutôt que de consentir à la mort de l’enfant qu’elle porte.

Son refus a très concrètement permis à cet enfant de naître. Il ne s’agit donc pas seulement d’un conflit abstrait entre une mère porteuse et des parents biologiques. À un moment précis de cette histoire, les parents biologiques voulaient que la grossesse soit interrompue, tandis que la mère porteuse a choisi que l’enfant vive. Et, comme dans le jugement de Salomon, la disposition à renoncer à son propre intérêt pour préserver la vie de l’enfant révèle quelque chose que les catégories juridiques ne peuvent pas saisir.

Le paradoxe est d’autant plus marqué que la GPA avait précisément tenté de déterminer par avance ce que la sagesse de Salomon cherchait à discerner : qui est la mère, à qui « appartient » l’enfant et qui peut décider pour lui ? La maternité avait été fragmentée entre une mère génétique et une femme chargée de la gestation ; un contrat attribuait les rôles, organisait la rémunération et prévoyait même la conduite à tenir si l’enfant ne correspondait pas au scénario attendu.

Puis l’enfant réel est venu bouleverser cet ordonnancement. Il n’était plus seulement l’objet d’un projet parental ou d’un contrat, mais un être humain singulier, malade et vulnérable. Et c’est précisément celle qui avait accepté de n’être qu’une mère porteuse qui, confrontée à sa possible disparition, a refusé de le considérer comme un enfant que l’on pouvait écarter parce qu’il était gravement malade.

Dans la Bible, la sagesse de Salomon révèle finalement qu’un enfant ne peut être partagé comme une chose entre ceux qui le revendiquent. L’affaire texane montre, d’une manière tragiquement contemporaine, ce qui peut arriver lorsque la procréation elle-même est fragmentée entre désir parental, génétique, gestation, contrat et argent. Et elle laisse cette image paradoxale : au moment où l’enfant malade risquait de ne jamais voir le jour, celle qui avait été payée pour le porter a finalement renoncé à son propre intérêt pour qu’il vive. Salomon, lui, n’aurait sans doute pas hésité à désigner la véritable mère.


Sources

  1. Associated Press / The Texas Tribune : « California couple confront their surrogate in a Texas court as dispute over newborn escalates » , 26 août 2026.
    La source journalistique principale sur l’affaire et l’audience du 25 août.
  2. KERA : « What we learned at the tense, tearful Dallas hearing over Alaska-California surrogacy battle » , 26 août 2026.
    Compte rendu détaillé de l’audience de Dallas, avec les témoignages des deux femmes et les arguments des parties sur l’avortement, la parentalité et les décisions médicales concernant l’enfant.
  3. The Texas Tribune : « Surrogate asks Texas court to let her seek medical care on the baby she’s carrying » , 11 août 2026.
    Permet de comprendre l’origine du contentieux avant la naissance : déplacement de McKenna West au Texas, intervention du procureur général texan et premières procédures visant à garantir au bébé les soins nécessaires après sa naissance.
  4. The Texas Tribune : « Baby at center of surrogacy rights case is born in Dallas » , 12 août 2026.
    Sur la naissance prématurée de l’enfant à Dallas et le début du conflit judiciaire postnatal entre McKenna West et les parents biologiques concernant la parentalité et les décisions médicales.
  5. The Texas Tribune : « A surrogate’s fight for parental rights in Dallas could discourage surrogacy use in Texas » , 19 août 2026.
    Mise en perspective juridique particulièrement utile : l’article revient sur le contrat de GPA et explique les difficultés créées par la diversité des législations sur la GPA aux États-Unis. Il permet de comprendre pourquoi l’affaire implique simultanément l’Alaska, la Californie et le Texas.
  6. Vatican : “Donum Vitae”, Instruction sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la procréation , Congrégation pour la doctrine de la foi, 22 février 1987.
  7. AELF — Premier livre des Rois, chapitre 3, versets 16-28 .

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